N° 752 | du 12 mai 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 12 mai 2005

« L’enjeu est d’associer les populations aux décisions »

Propos recueillis par Cédric Morin

Pour Cyprien Avenel, sociologue , enseignant à Sciences Po Paris et auteur de Sociologie des quartiers sensibles (Armand Colin, 2004), la construction et la démolition de logements dans le cadre de la loi de cohésion sociale, vise à restaurer la mixité et à casser le ghetto. Mais, explique Cyprien Avenel, la notion de mixité ne va pas de soi. Les familles n’ont pas nécessairement envie de quitter leurs quartiers. Et les gens ne veulent pas forcément se mélanger. Tout dépendra pour réussir, des contextes locaux et des négociations avec les habitants

Les destructions de barres ne sont pas un phénomène nouveau, pourquoi rencontrent-elles aujourd’hui comme aux Ulis ou à Gennevilliers, une opposition ?

Dans le cadre de la loi de programmation de cohésion sociale, il y a la volonté de franchir un pas significatif dans les politiques de peuplement. Il ne s’agit plus seulement de rééquilibrer la composition du parc HLM, mais d’en changer radicalement la configuration. La rénovation porte sur le quartier, elle repose sur le principe du zonage, avec la volonté de taper fort et de produire une mutation urbaine en profondeur. Le renforcement des politiques de construction et de démolition vise à restaurer la mixité. C’est une politique volontariste, planifiée et quantifiée de « rattrapage » des quartiers pauvres. Entre 2004 et 2008, le plan Borloo prévoit la destruction de 200 000 logements très dégradés, la réhabilitation de 200 000 logements et la construction de 200 000 nouveaux logements…

Nous revenons à l’époque du baron Haussman…

On peut le voir comme cela ! L’esprit du plan de cohésion sociale est bien de mettre en œuvre une nouvelle politique de peuplement, qui vise non plus à « dorer le ghetto », comme disent les Anglo-Saxons, mais à « casser le ghetto ». La dimension sociale de cette action, en revanche, est incertaine. Nous sommes dans une approche où l’action physique de revitalisation des quartiers prédomine. Par exemple, pour les réhabilitations, on peut avoir le sentiment d’en revenir aux opérations « Habitat et Vie sociale » (HVS) des années 1970, mais sans la dimension « Vie sociale ». Le risque est de dissocier l’action urbanistique des démarches d’accompagnement social en lien avec les procédures de relogement.

Néanmoins, il faut relativiser l’idée de rupture avec les politiques antérieures, car cette démarche s’inscrit dans la continuité des politiques de la ville menées depuis 30 ans. La loi de cohésion sociale réactualise le débat entre les dimensions urbaines et les dimensions sociales de la politique de la ville. Il y a toujours eu une tension entre ces deux dimensions, la création de la Délégation interministérielle à la Ville (DIV) en 1988 incarnant la volonté de faire fusionner le social, l’urbain et la prévention de la délinquance. Par ailleurs, les démolitions sont plus généralement une vieille histoire des politiques de logement, et elles ont toujours été utilisées pour « faire la ville ». Si j’osais, la démolition est un « phénomène sociologique normal » du peuplement urbain. La démolition n’est pas une nouveauté de la politique de la ville.

Cette logique ne prend pas vraiment en compte les habitants…

Oui et non. Cela dépend des contextes locaux. Apparemment oui, dans le cas des Ulis. Il y a une tension très forte lors de la mise en œuvre de ces politiques, car c’est très angoissant de savoir qu’on va quitter son logement pour un autre, sans vraiment savoir comment et dans quelles conditions. Et encore plus quand les habitants concernés ne se sentent pas pris en compte. Ce qui explique qu’ils commencent à faire du bruit. À protester. L’absence d’accompagnement, avec des perspectives claires, sans démagogie, peut expliquer la colère des habitants. Ainsi, faire en sorte que les familles concernées se sentent associées, est un défi. Une autre question concerne le positionnement des travailleurs sociaux. Récemment, un agent de développement social me disait qu’elle vivait des contradictions parfois à la limite du supportable. Je la cite : « au moment où des habitants se font expulser de leur logement, on organise un concours de balcons fleuris ! »

Cette colère des habitants est aussi liée au fait qu’on peut leur proposer des logements plus petits, plus excentrés et plus chers…

Il y a une volonté de faire revenir les couches moyennes, de déconcentrer la pauvreté, de se réapproprier le foncier, dans des quartiers hautement stigmatisés, mais, du même coup, le danger est de créer de la ségrégation dans la ségrégation. La question du relogement peut apparaître très paradoxale. En effet, comment reloger alors que le principal problème aujourd’hui, surtout en région parisienne, est de trouver un logement ? Le prix du mètre carré s’est envolé ces dernières années et les études démontrent que cette situation fait peser de fortes tensions sur toutes les catégories socioprofessionnelles, sur les plus fragiles bien sûr, mais aussi sur les classes moyennes et les catégories aisées, qui ont le sentiment qu’elles ne vont plus pouvoir se maintenir.

La question est donc : comment l’application de la loi Borloo peut-elle venir contrebalancer cette logique de la spéculation immobilière ? Car si ce problème du logement affecte tout le monde, les plus pauvres, qui sont au bout de la chaîne, n’auront plus aucune marge de manœuvre. Au final, la colère des habitants vient exprimer la crainte de perdre à la politique de mixité sociale, en étant relogés dans de moins bonnes conditions, avec un loyer plus élevé, sans même parler du deuil des liens de proximité qui se sont noués au fil du temps.

Cela peut paraître paradoxal, mais les familles n’ont pas nécessairement envie de quitter ces quartiers, pour lesquels elles ont un attachement ambivalent. Ces quartiers sont très stigmatisés, mais la réalité n’est pas aussi terrible que ce qui se raconte. Ainsi, même si les habitants souhaitent déménager, ils ont un attachement fort dans ces lieux de vie, où ils ont su créer des solidarités, une économie de la débrouille, qu’ils ne sont pas sûrs de retrouver ailleurs.

Néanmoins, il est logique que dans une commune qui compte 60 % de logements sociaux, les bailleurs comme les élus, tentent d’introduire un peu de mixité sociale…

Bien sûr. Mais la notion de mixité ne va pas de soi. Elle renvoie dans une large mesure à un mythe. On pense à l’image d’une ville caractérisée par la diversité sociale et culturelle. Par extension, on accorde à la mixité des vertus comme l’échange et la tolérance, l’enrichissement mutuel et la cohésion sociale. Elle est considérée, plus particulièrement en France, comme une valeur évidente, que l’on oppose aux ghettos et aux communautarismes. En clair, il s’agit avant tout d’un instrument politique légitimant l’intervention de l’État, qui prend le rôle de bâtisseur du lien social.

La mise en œuvre de la mixité repose sur deux actions principales : d’une part il s’agit de « lutter contre le ghetto » ; d’autre part de répartir le logement social de façon plus équilibrée au niveau de l’agglomération, en introduisant des quotas dans les communes riches. C’est intéressant de voir qu’il y a un consensus politique autour de la notion de mixité. Pourtant, les études menées conduisent à dresser un constat mitigé. Elles montrent que les expériences de mixité exacerbent souvent plus les tensions entre les classes sociales qu’elles ne les apaisent. Les gens ne veulent pas forcément se mélanger. En fait, le lien entre rénovation urbaine, mixité et cohésion sociale n’est guère évident.

Dans un autre contexte, l’école sociologique de Chicago a montré que le repli communautaire est une étape du processus d’intégration, avant la mobilité sociale et spatiale. Par ailleurs, les banlieues de l’après-guerre n’étaient pas plus mixtes qu’aujourd’hui. Mais autant on pouvait valoriser l’homogénéité des communautés ouvrières, autant aujourd’hui l’appel à la mixité comme instrument de lutte contre le « ghetto » manifeste, d’une certaine façon, la peur des communautés « ethniques ». Dans une large mesure, la question de la mixité, c’est implicitement un débat sur l’intégration des immigrés. La question posée à la société française, c’est la place qu’elle accorde à ses quartiers multiculturels.

Les habitants qui sont les premiers concernés par ces mesures, semblent très peu associés à leur réalisation. Comment cela s’explique-t-il ?

La participation des habitants est une problématique récurrente de la politique de la ville. D’une certaine manière, la loi de cohésion sociale part du constat d’un relatif échec sur le versant social de cette politique menée depuis trente ans. C’est pourquoi elle préconise de casser « physiquement » le « ghetto », la question de l’accompagnement social étant alors positionnée en aval du processus. Avec le recul, la politique de la ville peine à mobiliser les habitants. Elle encourage une démocratie participative à laquelle elle ne croit pas vraiment. De plus, on empile les mesures les unes sur les autres, sans leur donner une cohérence globale et sans associer les premiers intéressés au processus décisionnel, ce qui alimente chez ces populations un sentiment de frustration et de rejet. En contrepartie, on « achète » souvent la paix sociale en distribuant des subventions. Cette pratique conduit plus à développer des liens paternalistes et clientélistes qu’elle ne favorise une véritable politique participative.

Ainsi, on confond souvent la notion de participation avec celle de politique de proximité, qui engendre un dialogue de sourd le plus souvent. Le résultat, c’est que les habitants de ces quartiers se sentent souvent abandonnés, malgré les politiques actives et nombreuses. Sur cette question, le problème reste entier. L’enjeu est de faire accéder la population aux processus décisionnels, au-delà d’une simple action marketing ou autre logique de consultation. Comment sortir d’une « démocratie administrative » ? C’est une question de fond. L’approche par le renouvellement urbain ne va pas forcément dans ce sens, car elle favorise plutôt le traitement des carences d’un territoire, peut être au détriment de la valorisation des ressources et des compétences des habitants. Ceci dit, tout dépendra des contextes locaux et des négociations. Il n’y a aucune fatalité à la ségrégation.

Aussi, la loi de cohésion sociale crée de nouveaux instruments d’évaluation. Elle introduit, au sein de la politique de la ville, la démarche objectifs/résultats, là où l’on déplorait l’absence de lignes directrices et d’objectifs mesurables. Le nouvel observatoire national des zones urbaines sensibles a la responsabilité de mesurer l’évolution de la situation et l’efficience des politiques conduites.


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