N° 990 | du 21 octobre 2010

Faits de société

Le 21 octobre 2010

L’enfer de la rétention administrative

Joël Plantet

Les personnes retenues, parfois en famille, vivent des jours d’enfermement humiliants avant d’être expulsées pour la plupart d’entre elles. Pour la première fois, un livre de chroniques met en récit, de l’intérieur, leur quotidien.

Sorti en salles le 13 octobre, Illégal raconte le calvaire déshumanisé d’une jeune mère biélorusse dans un centre de rétention belge. Après Welcome, Les mains en l’air, Eden à l’Ouest ou Nulle part terre promise, le cinéma s’est visiblement emparé – ici encore de façon très convaincante – de la question de la circulation. Le fonctionnement de la rétention administrative illustre à la perfection le modèle de société proposé par la nouvelle loi sur l’immigration adoptée en première lecture le 12 octobre par l’Assemblée nationale.

Ainsi, sous prétexte qu’ils « accompagnaient » leurs parents, 318 enfants ont été placés en centre de rétention administrative (CRA) l’année dernière, pour une durée comprise entre un et trente-deux jours. Soit presque deux fois plus qu’en 2004, à la suite de la première loi Sarkozy instituant une politique du chiffre avec quotas d’expulsion. Le dixième rapport annuel de la Cimade décrit la rétention d’un bébé de sept mois avec ses parents sans papiers, famille pour laquelle la juge des libertés et de la détention a obtenu la liberté pour cause de « traitement inhumain et dégradant ». Juridiquement, le flou règne, un mineur n’étant pas tenu de détenir un titre de séjour, mais la loi stipulant qu’on ne sépare pas les enfants de leurs parents… Une forme d’institutionnalisation s’est opérée : par un arrêté de mai dernier, une douzaine de CRA sont recensés comme pouvant enfermer des enfants. Le commissaire européen des droits de l’homme avait demandé cet été, sans succès, au ministre Besson de s’emparer d’alternatives existantes, comme l’assignation à domicile… Cyniquement, celui-ci avait refusé, arguant qu’il n’en avait pas l’obligation légale, et que l’« accueil » des familles avec enfant(s) se faisait dans des centres « adaptés ».

Et depuis, la durée de rétention s’est allongée à 45 jours… La Cimade aborde les pratiques abusives de l’administration, la vie au quotidien dans les CRA, les familles en rétention, les contrôles aux frontières et la « modeste application » de la libre circulation. D’autres constats alarmants sont dressés : les expulsions de personnes en danger dans leur pays s’accélèrent (Tamouls, Afghans, par exemple), de même que les reconduites illégales (au premier plan, les Roms) ou les expulsions d’étrangers gravement malades qui ne pourront jamais se soigner dans leur pays. En outre, ce rapport annuel est le dernier du genre, l’accompagnement des étrangers en CRA étant dévolue désormais à cinq associations. La Cimade (25 ans dans les CRA) dénonce une « aggravation des atteintes aux droits fondamentaux des migrants », espère la même détermination chez les quatre autres partenaires, et prône l’unité. Présenteront-elles ensemble le prochain rapport annuel ?

Diffusées en librairies par Actes Sud depuis le 6 octobre, les Chroniques de rétention 2008-2010, témoignages (plus de 80 textes) de vingt-huit intervenants de la Cimade, concrets, passionnants, terrifiants. Ils racontent les « retenus » réveillés plusieurs fois par nuit afin d’être comptés, l’euphémisation d’un juge parlant de « centre d’hébergement » pour nommer un CRA, des policiers allant nourrir les biches de la forêt environnante avant de maltraiter les personnes retenues, et mille autres mini-récits rappelant une réalité insoutenable de manière littéraire, souvent même avec humour et poésie.

Le nouveau CRA du Mesnil-Amelot et son « village judiciaire », qui pourraient ouvrir leurs portes début 2011, inquiètent par son énormité annoncée. Il est emblématique de la politique menée, celle du chiffre et des expulsions massives.