N° 917 | du 19 février 2009 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 19 février 2009

L’enfant acteur malgré lui

Mylène Béline

Repérer le rôle de l’enfant dans un milieu familial à problématique alcoolique donne des clés pour mieux cerner son vécu et ses difficultés et permet de mieux l’aider.

Jean-François Croissant nous parle de ces rôles décrits par Sharon Wegscheider-Cruse.

Il faut savoir qu’on peut les rencontrer dans toute famille dysfonctionnante et qu’ils ne sont pas systématiques dans les familles à problématique alcoolique. Ceci dit, quand l’alcool est devenu ce que les Belges appellent un « organisateur relationnel », les membres de la famille sont obligés de se comporter en fonction de cette organisation qui attend des enfants qu’ils jouent des rôles. Le but du rôle est de maintenir le système en équilibre, y compris au détriment de la croissance et du développement personnel. Le rôle le plus repérable est peut-être celui du sauveteur : l’enfant chargé d’aider ses parents ou ses frères et sœurs.

Par exemple, cette petite fille qui à six ans allait chercher son père au bar pour le mettre au lit « papa il est temps que tu ailles te coucher ». Ça, ça parle. Mais parfois c’est plus subtil, ce sont les enfants qui veillent sur leurs frères et sœurs parce que leur mère est totalement indisponible. C’est aussi l’enfant qui reçoit les confidences, sert de conseiller conjugal. Le sauveteur est parfois dans la coulisse, il fait le boulot d’aider tout le monde mais ils n’a pas le droit de s’afficher à l’extérieur et en plus on n’est pas content parce qu’il n’en fait pas assez. Le héros c’est l’enfant qui doit porter à l’extérieur l’étendard de la famille, pour montrer comment ça marche bien. C’est le défenseur de l’image familiale. Son rôle est de réussir socialement. L’envers du décor c’est qu’il a bien du mal à entrer en contact avec les autres dans l’intimité. Mais il est valorisé pour ses qualités et ce qu’il accomplit.

Il y a le bouc émissaire facile à illustrer, c’est l’enfant qui prend sur lui la tension émotionnelle, et les baffes. On peut être bouc émissaire d’un parent ou des deux. Parfois protégé de l’un, bouc émissaire de l’autre. De lui on dit, il est nerveux, agité, il ne tient pas en place. On lui trouve toutes sortes de défauts. D’ailleurs c’est depuis sa naissance que tout va mal. C’est le candidat au placement, le candidat à attirer l’attention parce qu’à l’école aussi ça va mal. Mais son boulot c’est justement d’attirer l’attention. On pense que c’est lui qui ne va pas et non pas le système. Et, clac, on l’enferme dans sa fonction.

Il y a le rôle de clown, plus facile à repérer. C’est l’enfant qui est chargé, par ses fantaisies, ses blagues, son humour, pas toujours de son âge, de détendre l’atmosphère. C’est un détecteur de tension émotionnelle et son boulot : monter sur la table, faire le pitre, chanter. De la joie souvent factice et parfois un vide intérieur très grand. L’exemple le plus tragique que j’ai entendu de ce rôle-là, est celui d’un adolescent dont la mère était alcoolique, le père décédé d’alcool. Quand le jeune s’est suicidé à dix-huit ans la mère disait « Je ne comprends pas c’était le plus drôle d’entre nous ».

Toutes les histoires de clown ne se finissent pas ainsi en tragédies, il y en a qui utilisent socialement leurs compétences. Car chaque rôle a une compétence cachée. Les sauveteurs excellent dans les métiers de l’aide. Les héros, se retrouvent comme leaders dans certaines situations sociales.
Il y a aussi l’enfant qu’on appelle la petite princesse ou le petit tyran, qui a tous les droits, tous les privilèges et qui en plus les exerce. Il échappe strictement à toute sanction. C’est un enfant adulé à qui on donne de l’amour et on s’en émerveille : quelle chance il a ! Il a tout ! la télé dans sa chambre, les plus belles robes, n’est-ce pas qu’elle est belle ! Il a une très forte fonction de renarcissisation des parents.

Et puis il y a l’enfant invisible. Il ne manifeste pas ses besoins, il est tranquille, mais ce n’est pas une tranquillité sereine. Il est tranquille parce que inaperçu. Il se cache un peu pour ne pas trop s’affirmer, il est content mais pas vraiment content. C’est l’enfant à qui on peut ne pas faire attention. A ces six rôles décrits par Sharon Wegscheider-Cruse, j’en ajoute un septième : l’enfant déficient. Il a sacrifié son intelligence. C’est exagéré de le dire comme ça mais il finit par s’enfermer dans le rôle de ne pas comprendre les choses, de ne pas bien apprendre. S’il n’est pas stimulé, certains déficits finissent pas devenir chroniques.


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