N° 1007 | du 24 février 2011

Critiques de vidéos

Le 24 février 2011 | Un film de Brigitte Lemaine

L’enfance sourde

Katia Rouff

L’Enfance sourde, un film de Brigitte Lemaine, 64 minutes (sous-titré en LSF), 2008.
Prix : 20 € + 2,30 € de frais de port pour les particuliers, 40 € pour les institutions.
FotoFilmEcrit Tél. 01 48 83 71 73
fotofilmecrit@aol.com

Thème : Sensoriel

Elevée par des grands-parents sourds, la réalisatrice Brigitte Lemaine filme le quotidien d’Elsa, une fillette entendante née de parents sourds. Dans le documentaire L’enfance sourde, la vie quotidienne d’Elsa se mêle aux souvenirs de Brigitte.

« J’ai grandi dans une famille sourde et je sais que c’est une forme de métissage, raconte Brigitte Lemaine. À la maison c’était la langue des signes, à l’école, avec les voisins, la langue parlée. Deux mondes étanches. » La réalisatrice a aussi assisté aux nombreuses injustices subies par ses grands-parents : mépris, exclusion professionnelle et citoyenne… Les choses ont-elles changé ? Que vit aujourd’hui Elsa, fille entendante de parents sourds, âgée de neuf ans ?

Le film démarre drôlement. Marie-Thérèse, la mère d’Elsa, une femme lumineuse au visage mobile et aux gestes qui s’envolent, raconte la naissance de sa fille. Cocasse, son récit laisse cependant deviner qu’elle n’a pas reçu les informations dont elle avait besoin lors de sa grossesse. Elle évoque d’autres souvenirs heureux (mariage avec Guillaume, naissance de Réno, le cadet) mais aussi des bagarres difficiles. Sa belle-mère refusait qu’Elsa apprenne la langue des signes, sa langue maternelle. Le couple a tenu bon.

La caméra de Brigitte Lemaine nous balade ensuite dans la vie d’Elsa : la famille, la danse, l’école et les copines. Les amies de Brigitte ne venaient pas jouer chez elle, leurs parents l’interdisaient, comme si la surdité de ses grands-parents était contagieuse. Rien de tel pour Elsa, à la vie sociale colorée. Pourtant, pour elle aussi, l’inquiétude se mêle parfois à l’insouciance. La famille quitte la ville pour un village de campagne afin de se rapprocher du travail de Guillaume certes, mais aussi pour fuir la malveillance de certains voisins.

Dans le nouveau logis – une ferme à restaurer – l’installation des lignes d’électricité et de téléphone se transforme vite en parcours du combattant. « Le type du téléphone ne voit pas l’intérêt d’installer une ligne pour les sourds », dénonce la réalisatrice. Et la famille ne peut pas payer un interprète à chaque fois que ça bloque. Une situation qui résonne chez Brigitte : « Nous aussi nous étions toujours à nous tourmenter pour les papiers, toujours à attendre des miracles pour surmonter les malentendus qui s’accumulaient. » Elsa, comme Brigitte enfant, doit souvent assurer la traduction entre ses parents et le monde extérieur (école, restaurant, secrétariat médical sans fax…)

La situation n’est évidente pour personne. Marie-Thérèse et Guillaume restent d’ailleurs vigilants pour qu’Elsa ne devienne pas leur interprète à temps complet. Et puis, dans le nouveau village, la famille s’intègre vite. La classe unique de l’école accueille deux enfants en situation de handicap et personne ne fait de commentaires désobligeants sur la surdité. En classe, l’institutrice évoque la différence et le maire propose à Guillaume d’animer un atelier de langue des signes Française (LSF) pour les villageois.

Malgré tout, selon Brigitte, Elsa et elle ne seront jamais des entendantes comme les autres. « Cette filiation sourde nous accompagnera toujours. Les difficultés de nos parents pour s’intégrer et se faire comprendre nous révolteront encore longtemps. » Mais cette expérience a aussi sa face lumineuse : la connaissance du monde silencieux, « la légèreté et l’énergie de la langue des sourds qui coulent dans les veines. »

Sociologue et spécialiste de la culture des sourds, la réalisatrice, ancienne élève de Jean Rouch et de Jean Baudrillard, a signé de nombreux films documentaires et courts-métrages sur le thème de la surdité. Elle veut que l’histoire douloureuse des personnes sourdes circule. Le livret qui accompagne le DVD L’enfance sourde la retrace : la qualité de parents a longtemps été refusée à ces personnes ; le premier mariage entre une femme et un homme sourds date de 1844 ; la tentation de l’eugénisme les a touchés ; la reconnaissance officielle de la langue des signes – interdite entre 1880 et 1992 – ne date que de 2005. L’enfance sourde a décroché plusieurs prix, dont la première Clé d’Argent au Festival international ciné-vidéo-psy de Lorquin en 2009.