N° 859 | du 1er novembre 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 1er novembre 2007

« L’éducation populaire n’est plus portée par les grandes organisations »

Propos recueillis par Guy Benloulou

Thème : Histoire

Pierre Moreau, conseiller d’éducation populaire, syndiqué au syndicat inter-catégoriel EPA-FSU

Selon vous quelles sont les influences de l’éducation populaire sur le travail social dans son acception la plus large ?

Après quelques expériences antérieures restées limitées, le travail social a, notamment dans les années 70, bénéficié de nombreuses influences poussant à la remise en cause de pratiques routinières. Ainsi des réflexions portées par les mouvements de jeunesse et d’éducation populaire (Ceméa, foyers de jeunes travailleurs, Fédération des centres sociaux…), des formations innovantes (collège coopératif de Henri Desroches…) ou encore de l’arrivée parmi les travailleurs sociaux en établissement ou dans les quartiers de militants formés à la pédagogie de la libération des opprimés de Paolo Freire, fuyant les dictatures latino-américaines. Les pratiques routinières ont alors été interrogées par la confrontation avec des pratiques de bon sens, c’est-à-dire socialement efficientes : travail d’équipe en réseau sur un territoire, ancré sur la durée, associant les intéressés, valorisant leurs ressources et questionnant les facteurs problématiques, aux antipodes d’un travail social d’exécution administrative, limité par une finalité strictement réparatrice…

Justement ces valeurs, qui traversaient l’éducation populaire à son origine, sont-elles encore d’actualité dans un monde globalisé où le libéralisme semble triompher ?

Les valeurs de l’éducation populaire ont été forgées dans l’héritage des Lumières et des organisations populaires d’entraide, de Condorcet et de Zola, de la Ligue de l’enseignement et des universités populaires, du Sillon de Marc Sangnier et des JOC, des équipes éducatives et de Peuple et Culture avec Joffre Dumazedier, des Francas, de l’UFCV ou des MJC, pour ne citer que quelques contributeurs reconnus. Portées par l’idéal démocratique (« par le peuple et pour le peuple »), et républicain (« égalité, fraternité… ») ces valeurs redeviennent d’autant plus d’actualité que l’effacement de l’Etat régulateur devant la déferlante libérale et la mise en exergue décomplexée des affairistes, produit une nouvelle norme de l’individu seul responsable de sa réussite personnelle.

Dans ce contexte encore plus violent l’essentiel du combat de l’éducation populaire est de permettre aux individus de prendre conscience des mécanismes d’aliénation et de s’organiser collectivement pour les dépasser. Or ceux-ci sont de moins en moins visibles, aboutissant au « choix » paradoxal et de plus en plus répandu de s’exploiter soi-même (illusion des modèles de réussite, injonction à monter son entreprise, pression des centres d’appel ou grandes surfaces au chiffre d’affaires quotidien…). Mais quels sont aujourd’hui les acteurs à même de mener ce combat de conscientisation ?

Les héritiers historiques sont accaparés par leur recherche de survie dans la formation, l’insertion ou le médico-social. De nouveaux acteurs (à l’échelle de l’éducation populaire plus que centenaire !) tels que la Confédération syndicale des familles, la Confédération paysanne, Droit au logement, AC !, ATTAC, les Petits débrouillards, l’AFEV… sont des relais à l’œuvre, mais avec des bonheurs différents en termes de conscientisation, de mise en mouvement collectif ou de portée locale…

En quoi l’éducation populaire pourrait-elle justement trouver une seconde naissance face aux politiques publiques européennes sur le plan social ?

Sans idéaliser un âge d’or difficile à cerner, il faut bien acter qu’aujourd’hui, l’éducation populaire n’est plus portée vigoureusement par les grandes organisations sur les lieux de souffrance sociale. Elle se retrouve cependant de façon diffuse dans les pratiques et valeurs de divers acteurs de proximité, jeunes militants des quartiers, femmes immigrées très entreprenantes, travailleurs sociaux résistant à l’instrumentalisation, bénévoles associatifs n’attendant pas le grand soir pour grignoter des espaces de liberté, autant d’acteurs qui gagneraient à être valorisés par une reconnaissance de ces pratiques, de l’échelon local jusqu’au niveau européen. On peut miser sur les facilités de mise en réseau via le Net et la chute des murs idéologiques pour faire émerger ces forces vives…

Certains acteurs des médias contribuent à leur manière à revivifier l’éducation populaire en mettant en valeur des initiatives locales, en développant l’esprit critique dans la bonne humeur ou en se prêtant à la diffusion des connaissances sans condescendance ni culture au rabais : ainsi sur la radio publique des émissions de Daniel Mermet, Philippe Val, Denis Chessou, Philippe Meyer, Frédéric Lodéon, Julien Delli Fiori, Kriss Crumble… Mais par qui sont-ils entendus ?

L’ouverture sur les politiques européennes existe potentiellement via les regroupements européens des institutions issues du mouvement social (fédérations, syndicats, mouvement mutualiste, tous héritiers potentiels de l’éducation populaire) et par la reconnaissance de l’éducation non formelle dans certains programmes européens (qui ne recouvre pas pour autant la dimension combative de l’éducation populaire). La France a vocation à y jouer un rôle moteur en tant que fille aînée de… l’éducation populaire.

À l’heure de l’Internet, de l’éducation par informatique, et de l’influence entrepreneuriale sur l’école publique, du culte de la performance, et de la perte de terrain des valeurs humanistes, comment l’éducation populaire peut-elle encore trouver une place autre que dans quelques émissions radiophoniques ou quelques initiatives de terrain ?

On pourrait dire de façon provocatrice que l’éducation populaire a vocation à intégrer ces différentes menaces potentielles pour les dépasser et leur donner un sens d’utilité sociale. Au niveau informatique, les clubs Microtel, la démarche Wikipédia et le développement des logiciels libres sont des exemples de collaboration en réseau pour favoriser l’accès de la connaissance au plus grand nombre. L’ouverture de l’école à tous les acteurs de la société (et pas seulement les employeurs) est indispensable pour sortir de la seule confrontation à l’univers enseignant comme ouverture sur le monde adulte. La performance doit être recherchée, cultivée, mais au profit de la collectivité tout entière et sans se faire au détriment des moins favorisés !

Forgées dans le recours constant à l’histoire des mouvements sociaux, dans le travail indispensable sur la mémoire collective des classes laborieuses (excusez le gros mot), les valeurs de l’éducation populaire lui permettent de ne pas avoir à s’adapter mais de constituer un recours permanent contre la volatilité des valeurs : étrangères aux dogmes idéologiques et aux évolutions sociétales, les valeurs de l’éducation populaire ne sont redevables qu’à la transmission des expériences collectives de luttes sociales, de conquête de libertés nouvelles, d’affranchissement des oppressions. Le seul devoir d’adaptation est celui de la transmission dans un monde saturé de sollicitations. Vaste et passionnant chantier !


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