N° 864 | du 6 décembre 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 6 décembre 2007

L’écoutant devient l’écouté

Bruno Crozat

Depuis plus d’une quinzaine d’années Claire Michelon accompagne des groupes d’analyse de la pratique. Sa posture d’écoutante permet aux éducateurs de reprendre leur vécu professionnel pour apaiser, soutenir et étayer leur pratique

Claire Michelon est psychologue clinicienne. Elle travaille à l’hôpital psychiatrique Saint-Jean-de-Dieu à Lyon et accompagne plusieurs groupes d’analyse de la pratique dans le cadre de son exercice en libéral. « Pendant une heure et demie, le groupe reste souvent dans l’informatif. Ensuite, les membres du groupe vont rechercher ce qu’ils ont oublié, ce que les situations leur font vivre. Dès lors, les éducateurs commencent à partager la manière dont ils vivent leur pratique. Nous ne sommes plus alors sur la question de l’usager, ni celle de l’usager et soi-même, mais sur la relation à l’autre, notre référentiel de praticien, nos propres valeurs, nos impasses, nos failles. »

Dans ce travail d’écoute et de reprise qu’elle anime, les éducateurs livrent ce qui dans leur pratique éveille la colère, la violence, le conflit, la souffrance, la puissance. Comment durer dans un métier forcément répétitif, peu valorisant, peu narcissisant, débouchant souvent sur de maigres résultats objectifs ? Cette question, Claire Michelon se la pose après de nombreuses années à entendre les travailleurs sociaux reprendre leur expérience et la confronter avec eux-mêmes. Des questions essentielles qui trouvent un exutoire au sein de ces groupes de paroles. « Comment rester vivant face à tout ce qui se dégrade ? observe-t-elle. En quelques années, les situations se sont dramatisées. Du fait de l’évolution de l’immigration, des personnes clandestines qui arrivent sans droit, du fait de la disparition du lien social, des impasses dans lesquelles les gens se retrouvent au niveau social. Comment continuer à y croire ? Comment rester vivant et créatif ? »

La troisième oreille

L’écoute analytique est un travail difficile et fatigant. Les enjeux s’entremêlent entre l’écoute de la personne, celle de la personne dans l’institution, dans l’équipe, les enjeux d’équipes, ce que les participants disent, ce qu’ils taisent. Il faut durer pour que la parole émerge. Elle se tisse dans le temps. Le psychologue est là pour donner à l’éducateur les moyens de travailler. C’est une écoute en creux. « Finalement le psy n’existe pas. Il est présent-absent pour que les participants trouvent en eux les moyens de se positionner et déceler par eux-mêmes ce qui leur permettra de mener à bien leur travail. » Dans cet effort pour faire ré-émerger constamment ce qui fonde l’action professionnelle, le mal-être de l’institution revient de façon récurrente dans la parole des professionnels. Le cadre de l’institution et le cadre analytique constituent ce qui permet au sujet de déposer la part la moins élaborée et la plus archaïque de sa personnalité. L’institution contient ce qui est le plus incertain, le plus fragile en nous. C’est à partir de là que le sujet peut se déployer, se mettre en mouvement. C’est la tâche primaire de l’institution. Quand le cadre de l’institution est en crise, le mouvement s’enlise. Le psychologue est aussi là pour écouter ce malaise. Il est payé par l’institution pour que cette tâche primaire de l’institution se réalise.

« Au fur et à mesure de mon expérience, je me suis située de moins en moins dans la maîtrise et davantage dans le lâcher prise. J’ai mis beaucoup de temps à écouter, sans vouloir tout de suite chercher à comprendre, mettre du sens. Je laisse davantage les personnes s’exprimer librement et la parole se développer ». Ecouter tout de la même manière, sans donner plus de relief à certaines choses ou à d’autres. C’est un faux retrait, car la posture reste extrêmement active. « C’est une expérience difficile à décrire, poursuit-elle. C’est une abstraction de moi, comme si quelque chose du moi n’existait plus dans ces moments-là, pour mettre à disposition mon appareil psychique à disposition des autres. C’est un lieu d’indifférenciation. Je me prête à l’autre en perdant les limites de moi-même. C’est une expérience proche de la psychose ou des produits hallucinogènes : perdre les limites de son moi. » En se laissant ainsi imprégner et bercer par la parole de l’autre, un travail du côté de l’inconscient s’élabore et par moments crée des liens, telle une bulle d’air qui remonte à la surface et dévoile son contenu. Les voix de ceux qui parlent nous habitent, elles résonnent en nous-mêmes et nous permettent alors de saisir les enjeux de ce qui se dit. Le prêt de son intégrité psychique est très couteux, avoue Claire Michelon et requiert beaucoup d’énergie.


Dans le même numéro

Dossiers

Vivre avec les « fous »

À Besançon, la psychiatre Marie-Noëlle Besançon et son mari ont créé un lieu de vie communautaire qu’ils habitent en compagnie de treize personnes atteintes de troubles psychiques.

Lire la suite…

Jeunes adultes : mettre sur sens sur des souffrances

Ouverte depuis juillet 2002 à Rillieux-la-Pape, la permanence du Centre Jean Bergeret pour la prévention des conduites à risque des jeunes et des adolescents s’adresse également aux familles dans le cadre d’un soutien à la parentalité.
Propos recueillis par Bruno Crozat.

Lire la suite…

Les éducateurs de rue ont-ils encore le temps d’écouter les jeunes ?

Formés à la rencontre sur le terrain, les éducateurs de rue tissent une relation avec les jeunes pour leur apporter des repères sociaux d’intégration. À eux de jongler entre l’observation et l’écoute qui fondent leur action et les projets qui vont permettre aux jeunes de s’intégrer dans la société

Lire la suite…

L’écoute, un exercice professionnel difficile

L’écoute précède tout travail social. Elle exige expérience, maturité, bonne connaissance de soi et reste un exercice difficile et éprouvant. Surtout lorsque les contacts se déroulent par téléphone. Dans ce cas, il faut non seulement gérer la souffrance de l’autre mais aussi sa propre insatisfaction

Lire la suite…