N° 504 | du 21 octobre 1999 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 21 octobre 1999

L’aventure de 10 jeunes de 13 à 17 ans

Jacques Trémintin

Thèmes : Protection judiciaire, Délinquance

« Amis des projets déjantés, bonjour ! Aujourd’hui, nous allons nous intéresser à la traversée à pied de l’Espagne, sur 1800 kilomètres, par un groupe de jeunes en difficulté. » Le séjour proposé par « Itinéraire Découverte » est pour le moins assez fou. C’est peut-être pour cela, qu’il peut permettre à des adolescents un peu perdus de faire connaissance avec… eux mêmes. Rendez-vous à l’arrivée, dans 9 mois

Au départ, comme dans beaucoup d’entreprises de cette sorte, il y a une forte personnalité : Anabelle Delfosse, guide de tourisme équestre, qui a mis deux ans à traverser à pied l’Espagne et le Portugal avec mari, enfants, chevaux et ses deux chiens. Les rencontres effectuées tout au long de ce cheminement itinérant, l’extraordinaire aventure humaine d’une entreprise défiant le temps et l’espace, lui ont donné envie de recommencer, en entraînant avec elle des adolescents.

Son choix s’est arrêté sur ces jeunes qu’elle a eu l’occasion de côtoyer dans la ferme équestre, qu’elle a dirigée cinq années durant. Elle proposait alors des transferts sur deux, trois semaines, voire une fois sur un mois et demi à des groupes de jeunes en difficulté sociale, familiale, scolaire ou personnelle. C’est dans ces occasions qu’elle a appris à les connaître. Elle comprend bien leurs problèmes. Mais, elle sait aussi la profonde détresse qu’ils cachent. Et là, elle est sûre qu’un périple, comme elle l’a projeté, peut apporter un nouveau départ, permettre de faire le point pour changer le cours d’une vie mal engagée, prendre une autre orientation que celle adoptée jusque-là.

Alors, elle dépose son projet auprès du Conseil général de l’Ariège : proposer à 10 jeunes de 13 à 17 ans la traversée de l’Espagne du Sud au Nord, à pied, en 9 mois. Elle se heurte à un refus. Ne se démontant pas, Anabelle Delfosse déménage dans le département d’à côté et présente à nouveau son projet (lire son interview). L’aide sociale à l’enfance de Haute-Garonne commence par être séduite par un projet en tous points assez fabuleux. Il faut néanmoins du temps pour aboutir à une décision qui, finalement, sera désastreuse.

Le département donne un accord mais seulement pour un financement à hauteur de 77 F par jour, correspondant à l’attribution versée traditionnellement à un tiers digne de confiance. On est loin du prix de journée évalué à 851 F. Cela peut sembler exorbitant. Il faut savoir que la plupart des établissements rééducatifs fonctionnent sur un prix de journée qui évolue entre 700 et plus de 1000 F par jour.

Si le projet d’ « Itinéraire Découverte » [1] a pu finalement se concrétiser, c’est en premier grâce à l’opiniâtreté de son initiatrice. Mais, c’est aussi grâce au soutien d’un certain nombre d’acteurs du milieu socio-éducatif, au premier rang desquels on trouve les direction régionale et direction départementale de la protection judiciaire de la jeunesse qui, convaincues de la pertinence de l’entreprise l’ont appuyée très tôt, lui permettant de cheminer et de trouver un aboutissement heureux. De fait, seul le ministère de la Justice a accepté de financer la prise en charge de jeunes placés au titre de l‘ordonnance du 2 février 1945, à hauteur de ce qui permet réellement sa viabilité.

Les conditions du voyage

La perspective de laisser dix jeunes marcher tout au long de l’année sur les routes d’Espagne est-elle si risquée que cela ? Si risque il y a, il a été bien calculé. Le matériel proposé est à la fois pratique, ingénieux et top niveau. Des tentes dômes, tout d’abord, pour l’hébergement (deux personnes dans chacune d’entre elles), des matelas pneumatiques auto-gonflant, des duvets de haute montagne. Deux chariots tirés par des mules : l’un emporte le matériel, l’autre est un « shook-wagon » ressemblant à ces carrioles de la conquête de l’ouest américain qui non seulement emporte tout le matériel de cuisine et les provisions, mais peut aussi se déployer et ainsi constituer un lieu de vie collectif. Le confort est poussé jusqu’à prévoir trois grosses lampes allumées toute la nuit au milieu du camp, pour sécuriser les jeunes.

Chaque participant au séjour a en charge un cheval. Il doit le soigner, le nourrir, le brosser. Ce n’est pas pour le monter (sauf au moment des camps de base). Il est harnaché en animal de bât. La charge est partagée entre le maître et sa bête. Chaque jeune porte un sac à dos, mais avec une limite de sept kilos maximum.

Du côté du public accueilli, les adolescents du groupe doivent être suffisamment motivés pour accepter les contraintes de cette aventure. Ce qui écarte d’emblée, celles et ceux qui sont trop abîmés (maladie mentale, toxicomanie, placement comme alternative à l’incarcération). Et si un (e) jeune n’arrive pas à s’adapter ? Il (elle) aura la possibilité de mettre un terme à sa participation. Et si un (e) jeune tombe malade ? Il (elle) pourra être rapatrié, quitte à réintégrer le groupe, ultérieurement, s’il (elle) le souhaite.

Du côté des adultes, l’équipe d’encadrement se compose de sept personnes dont trois éducateurs spécialisés et quatre techniciens du cheval spécialistes de la randonnée équestre (mais aussi ayant une connaissance des publics en difficulté). N’oublions pas les deux gros chiens de la famille, Urga et Argos, des bergers yougoslaves, affectueux et eux aussi sécurisants. Annabelle Delfosse entraîne dans cette aventure non seulement son mari, mais aussi ses deux enfants de 4 et 7 ans, preuve s’il en est de sa confiance dans le déroulement du séjour.

Neuf camps de base ont été programmés. Il est prévu que le groupe s’arrête dans chacun d’entre eux une semaine. Ce sera l’occasion de découvrir une région, d’avoir des contacts avec ses habitants, de rencontrer certains métiers (tailleurs de pierre, viticulteurs, industrie céramique, sculpteurs sur bois, extraction et travail du marbre, métiers de la pêche…) et de pratiquer des activités sportives ou culturelles (haute montagne, spéléologie, canoë-kayak, activités de fermes pédagogiques, réserves d’oiseaux, fête des vendanges…).

Entre chacune de ces étapes, il y a les périodes de randonnées proprement dites sur vingt jours au rythme de trois jours de marche pour un jour de repos. En hiver, il est prévu une douzaine de kilomètres par jour. Aux beaux jours, entre dix-huit et vingt. Tout au long du séjour, la scolarité classique n’a pas cours. Pour autant, ce sont les événements mêmes du voyage qui vont devenir une fantastique école de la vie : langues étrangères, botanique, mathématiques, écologie, orientation… deviendront les matières d’apprentissage incontournables et seront servies par des intervenants extérieurs qui, tout au long du périple, seront amenées à intervenir et à éveiller et nourrir les curiosités de chacun, gage de motivation et d’envie d’apprentissage : botanistes, géologues, journalistes, artisans, artistes…

Mais, toute l’action de l’Association « Itinéraire découverte » serait bancale si elle se limitait uniquement à l’organisation d’un séjour de 9 mois sans se préoccuper de l’après. Cette période exceptionnelle, aménagée dans la vie des jeunes pris en charge, doit permettre de déboucher sur un projet d’insertion. Un contact avec les services placeurs sera donc maintenu tout au long de l’année afin de préparer la sortie du séjour. Ce dont il s’agit, c’est de faire en sorte que l’évolution positive pressentie et espérée puisse se concrétiser par une formation professionnelle et la capacité à trouver sa place dans la société. Il faut en effet éviter que les progrès obtenus ne débouchent sur aucun projet concret pour chaque jeune, ce qui présenterait le risque de ruiner une partie des bénéfices acquis.

On ne peut éviter de penser à la décompensation que représentera pour ces jeunes le passage du vécu riche et épanouissant de leur aventure au retour dans un milieu et un cadre parfois bien peu stimulants, qui ont pu contribuer largement à leurs difficultés. Peut-être auront-ils pu trouver les ressources nécessaires pour y faire face ? Cette phase mérite néanmoins d’être prise en compte à part entière. « Itinéraire Découverte » souhaite en outre, garder contact avec les participants dans les mois qui suivront le retour.

Le projet pédagogique

Quelles sont les justifications pédagogiques d’une telle expédition ? Le simple descriptif auquel nous venons de procéder nous permet d’imaginer les implications éducatives d’une participation à ce type de séjour. Il n’est guère difficile d’en comprendre la pertinence.

L’esprit du séjour ne réside pas dans l’obtention de records ou l’accomplissement de performances, mais de vivre au pas des chevaux, une aventure qui se déroulera dans le respect de la nature, des participants les uns par rapport aux autres, des lieux et de la population rencontrés. S’éloigner de ses habitudes quotidiennes, rompre avec le superflu et les besoins trop souvent créés artificiellement ont pour objectif une recherche de ses racines intérieures. La confrontation aux contraintes de la nature ne permet pas de tricher très longtemps : le rythme de l’humain se doit alors de se placer en osmose avec les saisons, avec le temps, avec le relief.

Autant de repères et de limites qui ne peuvent se discuter, face auxquels non seulement la toute-puissance n’a pas de prise mais aussi tout un chacun est soumis. La leçon de vie qui en émerge vaut tous les discours moralisateurs et sentencieux : il faut apprendre à faire face tant physiquement que psychologiquement à la vie en pleine nature. Le contact permanent avec le cheval rend nécessaire, là aussi, d’en revenir avec une forme d’authenticité : collaboration et complicité sont les conditions d’une bonne entente avec l’animal, lui faisant prendre dès lors une dimension thérapeutique.

Et puis, il y a les rencontres au quotidien avec les populations des régions traversées. Personnalités déjà contactées et qui sont prêtes à venir partager leur passion, leur métier, leur expérience de vie. Mais aussi, les habitants croisés au quotidien avec qui il faudra échanger, discuter, auprès de qui on se présentera ou on prendra des renseignements. Démarche de base d’une socialisation élémentaire, mais combien utile pour des jeunes carencés ou imprégnés d’une mésestime de soi invalidante.

Reliés au monde

S’il s’agit bien là d’une forme d’année sabbatique, d’une sorte de séjour de rupture, ce n’est pas pour autant une cassure avec la vie antérieure. Un contact permanent pourra être établi à tout moment, tant par fax que par téléphone mobile permettant une relation avec un secrétariat resté en France qui servira de pivot. Régulièrement, les jeunes pourront téléphoner ou écrire à leur famille, un système de poste restante leur permettant de recevoir du courrier.

En outre, un travail d’écriture leur sera demandé sous forme de carnet de voyage. Du matériel vidéo leur sera confié par des équipes de la 5 et de France 3 dont des équipes de professionnels viendront filmer sur place tous les deux mois. L’objectif étant de monter ensuite un film de 26 minutes qui est d’ores et déjà programmé sur ces différentes chaînes pour le mois de mai 2000. Lien Social rendra compte, pour sa part, régulièrement du cheminement de cette caravane de l’espoir, de ses bonheurs, heurts et malheurs. Cette médiatisation peut et doit faire inspirer et aider à faire naître d’autres initiatives. Une fois de plus, la preuve est faite que de la créativité et de l’inspiration de professionnels engagés et enthousiastes, peuvent émerger des projets vraiment fantastiques.


Premier bulletin d’information de la croisière transibérienne le 13 octobre 1999

Cinq jeunes ont été accueillis début septembre. Une première période de préparation a été menée afin de tester le groupe, sa résistance à la randonnée et sa capacité à mener ensemble le voyage projeté. Petit à petit, d’autres adolescents devaient venir compléter le séjour jusqu’à atteindre le nombre limite fixé à dix participants et ce jusqu’au départ prévu au 1er octobre. Et puis, à la mi-septembre, l’ASE a fait connaître sa décision de ne financer le prix de journée qu’à hauteur de 77 francs. Trois jeunes ont dû quitter le camp très déçus et très regrettés. Quatre mineurs placés par des juges des enfants sont alors attendus. Ce qui porte les effectifs actuellement à six garçons âgés de 15 à 17 ans.

Il reste donc encore de la place pour des amateurs en provenance d’autres départements. Ils pourront être intégrés au fur et à mesure. Une jeune fille est sur liste d’attente et ne pourra se joindre au groupe qu’à condition qu’elle puisse se retrouver avec au moins une autre adolescente : avis aux amateurs. Nouveau coup de malchance : une grève des transporteurs en Espagne empêche de gagner le point de départ situé au sud du pays. Qu’à cela ne tienne, la première étape se fera en France. Départ prévu le 19 octobre. Trois semaines de randonnées pour gagner Limoux. Là, un transport assurera le trajet jusqu’à Riba Roja au sud de la presqu’île ibérique. Puis commencera la lente remontée qui prendra près de 9 mois. Bonne route et à bientôt !

Second bulletin d’information le 23 mars 2000

Partis de Toulouse le 19 octobre, le groupe atteint Perpignan fin novembre. Dans la traversée du massif qui suit, le groupe est confronté à l’hiver : « Une heure un quart pour passer un mètre cinquante de verglas sur la route ! » confie Annabelle Delfosse. Le froid a provoqué chez certains jeunes présentant des difficultés toxicomaniaques des souffrances musculaires. Repli sur Limoux dans un centre équestre ami. Pendant trois mois, le groupe de jeunes va mûrir le projet de reprendre le voyage, qu’il va s’approprier.

Et, le 1er mars, c’est un nouveau départ. Mais, cette fois-ci, on a appris à bien le faire, alors on monte les chevaux plutôt que de les utiliser comme animal de bât. Étapes prévues : Narbonne, Perpignan, direction la Catalogne. Destination : Barcelone, puis une boucle pour revenir vers la France où l’échéance du séjour est toujours fixée au 1er juin. Ces rebondissements sont, au final des plus formateurs. Face aux problèmes posés, il a fallu réagir et s’adapter. L’imprévu provoque une déstabilisation, mais il y a toujours moyen de s’en sortir. La configuration adoptée ne suit pas exactement le projet initial ? L’important est de réussir à réagir et à se réorienter avec des modalités qui pour être différentes, n’en gardent pas moins des aspects tout aussi constructifs et structurants pour les jeunes.

Écoutons plutôt Annabelle Delfosse dans son récit de ce qui se déroule au quotidien : « Plus les éléments sont difficiles, plus le ‘’moteur’’ des actions qui en découlent est motivant pour eux. Pousser les attelages lorsque les montées sont trop conséquentes, se lancer un challenge sur une journée avec un itinéraire particulier en kilométrage (nous avons fait des étapes de 18 à 20 kilomètres sans difficulté) ou encore lorsque le temps est mauvais et qu’il faut faire tout et vite pour trouver un confort réconfortant et mérité. Les moments les plus difficiles sont les arrêts, le relâchement de rythme et la réalisation de tâches moins ‘’intéressantes’’, les lessives, rangement des attelages et des tentes… C’est dans ces moments que nous rencontrons de réelles difficultés. D’autant qu’ils se retrouvent alors dans un contexte qu’ils connaissent bien, car souvent à proximité de ville ou de gros bourgs. Les tentations reliées à chacun de leurs problèmes ressortent et il faut resituer les objectifs de chacun redonner les limites et le cadre. Une des remarques principales souvent exposées par les jeunes, c’est le plaisir et l’étonnement des relations établies avec les gens que nous croisons. Les gens viennent les voir pour discuter de cette aventure, de leurs vies, de demain, de l’importance de vivre des expériences de ce genre… Ils sont fiers de leur cheval, fiers d’être dans la caravane. »

Le groupe de jeunes a changé depuis le début. Il se compose toujours de quatre adolescents, mais deux ont abandonné en cours de route et ont été remplacés par deux autres jeunes. Le premier est parti assez vite. Il n’avait pas de véritable motivation, n’avait pas vraiment adhéré au projet d’Itinéraire Découverte, ni compris ce qu’il pouvait en attendre. Comme souvent, dans ces cas-là, ses actions et comportements mettaient en danger l’avancée de la caravane. Le second à être remplacé, l’a été début janvier. La confrontation à ce nouveau mode de vie a constitué un véritable choc amenant une prise de conscience chez lui, mais une orientation se précisait pour lui, qui ne pouvait attendre.

Après plus de cinq mois de séjour, des changements sont dès à présent repérables chez les jeunes. Il y a d’abord cette meilleure appréhension et mesure dans l’approche de la vie quotidienne et de ses problèmes. En matière de socialisation ensuite, il y a une nette modification des relations interindividuelles, notamment en ce qui concerne le respect de l’autre. La gestion des événements et des tentations que ceux-ci offrent est aussi plus saine. Enfin, ce qui saute aux yeux ou du moins aux oreilles, c’est le changement spectaculaire de langage et de vocabulaire, moins grossier, moins agressif.

A suivre, donc…


[1Itinéraire Découverte - 4 rue de la résistance 30660 Gallargues-Le-Montreux - Tel. 04 66 35 28 15


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