N° 827 | du 8 février 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 8 février 2007 | Marianne Langlet

L’autogestion d’un foyer de jeunes travailleurs

Nathalie Taverniers veille à l’équilibre

Thème : Insertion

Educatrice-animatrice dans un foyer expérimentant l’autogestion depuis cinquante ans, Nathalie Taverniers est à l’écoute des jeunes hommes et femmes qu’elle accompagne dans leur chemin vers l’autonomie

Les demeures bourgeoises se succèdent dans cette rue pavillonnaire de Bourg-la-Reine. Parmi elles, une belle et vaste maison du début du XXe siècle, entourée d’un grand jardin, abrite un foyer de jeunes travailleurs. Nathalie Taverniers, éducatrice-animatrice est la « maman symbolique », selon sa propre définition, des trente-quatre jeunes résidents de 16 à 25 ans qui partagent la collectivité. Elle n’est pas arrivée dans cette maison par hasard. Déçue par le professorat auquel ses études l’avaient destinée, elle préfère se consacrer à plein temps à ses activités de bénévolat.

Volontaire permanente à ATD Quart Monde, elle voyage d’Allemagne de l’Est aux Philippines pour ensuite s’engager dans des associations en France comme les petits frères des Pauvres ou les Orphelins Apprentis d’Auteuil.
L’envie de s’inscrire dans un micro-projet, au plus proche du quotidien de jeunes adultes, l’amène dans ce foyer. « Je ne me sens pas à l’aise dans une relation si je me trouve séparée de l’autre par un bureau, j’ai besoin de construire une vraie relation pour faire avancer les choses dans la continuité ». Elle y a trouvé sa place même si l’installation n’est pas allée de soi dans ce cadre pédagogique atypique.

Et si on virait l’éduc ?

Dans ce foyer, les règles de vie ont été définies par les générations de jeunes qui s’y sont succédé depuis cinquante ans. Chaque lundi soir, une assemblée générale obligatoire réunit tous les habitants de la maison et l’équipe – six personnes. Elle discute du fonctionnement général du foyer, organise les activités, élit les responsables des clubs – bar, discothèque, vidéo-photo, sports, installés dans les belles caves voûtées de la maison. Elle vote également la composition du Conseil de maison où des jeunes habitants présents depuis au moins six mois, prennent d’importantes responsabilités.

Garant du bon déroulement de la vie collective, le Conseil de maison représente le foyer à l’extérieur, discute des grandes décisions pour la structure avec le directeur Richard Vidalenc ; l’un de ses membres peut même remplacer le directeur lors de ses congés. « Au début, il n’est pas évident de voir un jeune, directeur par intérim, lancer en blaguant : Et si on virait l’éduc ? ! », raconte Nathalie.

Pas facile non plus de s’affirmer à l’arrivée à ce poste, alors qu’elle doit se former aux règles de fonctionnement de la maison auprès des habitants eux-mêmes. « Il faut savoir trouver la juste distance, la bonne limite entre ce que nous pouvons faire et ne pas faire en termes d’éducation pour laisser la place à cette autonomie. Cet équilibre est parfois inconfortable, difficile mais aussi très enrichissant ». Surtout, selon elle, la mise en place des règles par les résidents eux-mêmes donne un tout autre poids aux interdits qu’elle pose. « Je ne suis pas maîtresse d’école, ces règles ne viennent pas de moi, je suis simplement là pour les appliquer ». Elle semble donc avoir trouvé son équilibre, un acheminement loin d’être évident pour tout nouvel arrivant.

Faire prendre la mayonnaise

« Il faut que cela colle », appuie Nathalie. Chaque nouveau postulant au foyer est accueilli par un jeune de la maison pour une visite de la propriété et une explication du fonctionnement des lieux. Il sera ensuite invité à déjeuner avec tout le groupe puis rencontrera Nathalie, son collègue éducateur ou le directeur. « Nous leur laissons deux trois jours de réflexion pour eux comme pour nous, il faut qu’ils acceptent nos contraintes comme par exemple de vivre à deux dans la même chambre ». Le jeune doit s’inscrire dans la vie de groupe, certains n’y parviennent pas. « Nous sommes attentifs les quinze premiers jours, voire les premiers mois, pour voir si la connexion est bonne ». Si elle ne l’est pas, si le groupe ne l’accepte pas, le jeune sera orienté vers d’autres structures, l’équilibre de la maison en dépend.

Nathalie Taverniers insiste sur l’importance de la mixité sociale. « Notre fonctionnement ne peut pas uniquement reposer sur les épaules des deux éducateurs et du directeur, il faut qu’il y ait un juste mélange des situations. Nous accueillons une grande part de jeunes dits « en difficulté » mais nous maintenons la balance en accueillant aussi des jeunes qui, en principe ne le sont pas ». Mais attention aux étiquettes, plaident Richard Vidalenc et Nathalie Taverniers. La jeune fille suivie par l’ASE et tamponnée « en difficulté » peut se révéler au bout du compte beaucoup plus mature et autonome que le jeune étudiant chez qui l’équipe va découvrir un penchant pour l’alcool. Seule une attention respectueuse peut dépasser ces étiquettes et permettre d’entendre ceux qui en ont besoin pour les accompagner. Une attention de tous les instants.

Travail sur soi

« Je remplace le papier toilette manquant, répare les bobos de cœur, parle de contraception avec l’une et, cinq minutes plus tard, de recherche d’emploi avec l’autre. Je réveille un jeune qui n’est pas allé travailler, je l’envoie chez le médecin. Nous parlons des relations avec les parents, j’appelle les parents, parfois même l’employeur, je peux envoyer l’inspection du travail quand il le faut, faire aussi de l’animation, créer des moments de détente, être là au moment des repas, faire appliquer la règle, changer une ampoule… » Un inventaire à la Prévert qui n’en finit plus pour décrire le travail quotidien de Nathalie.

Et pourtant, elle ne semble pas stressée du tout avec son grand sourire et ses gestes calmes. « J’essaye de m’organiser dans ma tête pour pouvoir rapidement changer de situation. C’est un exercice mental, physique et nerveux qui n’est pas évident » mais vital pour que son travail ait du sens. Le défilé des jeunes dans son bureau commence en principe le soir après leur journée de travail, il faut alors pouvoir écouter et répondre aux problèmes de la jeune anorexique ou du jeune homme qui rencontre des difficultés dans sa formation, ou encore trouver une solution pour régulariser ce jeune mineur qui sera bientôt majeur sans papiers. Elle va également au devant de ceux qui ne la sollicitent pas. « Je frappe à leur porte ou bien je m’arrange pour être à côté d’eux à table », une manière de prendre la température pour voir si tout va bien.

Dans la journée, Nathalie accompagne les jeunes en recherche d’emploi ou ceux qui traversent un creux. « Il faut alors les booster, les accompagner à la mission locale, les encourager avant un entretien d’embauche, parfois même ouvrir l’armoire : tiens, regarde, tu vas mettre cela pour aller au rendez-vous et rase-toi, cela sera mieux. Des petits conseils comme ceux que l’on donne en famille ». Le soir, l’éducatrice se transforme en animatrice, mais attention elle « n’aime pas les animations Mickey ». « J’ai en face de moi de jeunes adultes qui n’ont besoin de personne pour décider de leur soirée. Nous organisons ensemble des ateliers théâtre, relaxation, jeu ou nous discutons tout simplement. Si je sens que je n’ai pas ma place certains soirs, je m’éloigne ».

Ce soir là, cinq jeunes garçons et filles participent à l’atelier théâtre. Des thèmes d’improvisation sont proposés. Nathalie a détaché ses cheveux et les a ébouriffés. Le temps d’une scène, elle est devenue une jeune fille qui refuse de se lever et envoie balader son éducatrice jouée avec grand sérieux par une jeune habitante de dix-huit ans.


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