N° 800 | du 8 juin 2006 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 8 juin 2006

L’auberge espagnole... sous protection juridique

Monique Castro

À Agen, des adultes sous protection juridique vivent ensemble en colocation. Ce dispositif peu répandu et peu coûteux comble un vide en matière d’accueil. Les résultats sont surprenants : redécouvrant la vie en société, les personnes reprennent confiance en elles et progressent

Ce sont deux petits pavillons HLM semblables à ceux qui les entourent. Avec un petit jardin, des chaises et des tables en plastique pour manger dehors quand il fait beau. Les neuf occupants, tous placés sous un régime de protection juridique et victimes de handicaps divers, vivent en colocation, un peu comme dans une auberge espagnole. Sauf qu’ici, une gouvernante organise le quotidien et des professionnels interviennent parfois pour assurer le suivi médical ou psychiatrique de certains résidents « Ici, j’ai tout ce qu’il me faut pour être heureux. On se soutient », s’enthousiasme François, malvoyant, qui pour rien au monde ne retournerait en famille d’accueil. Sa nouvelle vie en communauté lui plaît. «  C’est une bonne réponse entre la vie tout seul et le séjour en hôpital psychiatrique », estime Christian Gassié, chef du service tutelle à l’UDAF (union départementale des associations familiales) du Lot-et-Garonne [1]. Cette initiative est largement inspirée de celle mise en place par l’UDAF de la Marne, il y a une quinzaine d’années sous l’appellation « familles gouvernantes ». Dans ce département pionnier on compte aujourd’hui plus de soixante structures de ce type.

Dans le Lot-et-Garonne, pour l’instant, il en existe deux. La plus ancienne a ouvert en juin 2003 dans la cité Rochebrune de la commune du Passage, en banlieue agenaise. Il s’agit de deux appartements aménagés au deuxième étage d’un immeuble. En décembre 2005 la structure Edouard Lacour, au coeur d’Agen, a été inaugurée dans deux maisons mitoyennes. Francis qui n’a plus de bras depuis qu’adolescent il est tombé d’un train et François qui n’y voit quasiment pas ont tous deux quitté l’appartement pour la maison, plus pratique pour eux. Six personnes vivent dans les appartements, neuf dans les maisons. Le principe est simple : les personnes qui semblent avoir le profil pour s’intégrer dans ces petites communautés sont proposées par leur tuteur et leur psychiatre. Elles s’engagent par écrit à respecter le règlement intérieur. On y rappelle les règles élémentaires de la vie en groupe, mais aussi qu’il est interdit de boire de l’alcool et de fumer et que toute personne en possession de drogue est passible d’expulsion. « Depuis l’ouverture en juin 2003, nos critères d’admission se sont affinés », précise Virginie Serrate, coordonnatrice de la structure Edouard Lacour et déléguée à la tutelle d’un résident.

Au début en effet, deux personnes ont été expulsées pour des problèmes de comportement, l’une d’entre elles faisant venir des marginaux dans l’appartement. Ces ajustements ne signifient pas pour autant que toute prise de risque soit exclue. « On nous a proposé une résidente très marginalisée et on était très sceptique sur ses possibilités d’intégration. Voici un an qu’elle est là, son évolution est impressionnante, elle revoit son fils qui vient passer tous les mercredis avec elle et elle a renoué avec sa famille chez qui elle est même partie en vacances », se réjouit Christian Gassié. L’intégration de ce petit groupe dans le quartier ne pose aucun problème. En 2005 les résidents ont offert un apéritif aux voisins et aux hommes politiques locaux.

On n’est plus tout seul

Comme dans toute colocation ordinaire les résidents sont libres d’aller et venir. Ils peuvent inviter des amis à manger à condition de le dire assez tôt et de payer cinq euros par personne supplémentaire. Tous les frais sont partagés. Chaque résident règle sa part de loyer et toutes les charges afférentes ainsi que le salaire de la gouvernante. Elle intervient tous les jours ouvrables, s’occupe des repas et organise les journées, que ce soit les tours de ménage, d’aide à la cuisine, d’arrosage, de balayage etc. et propose des activités. Les meubles de la salle à manger, par exemple, ont été décorés par les résidents. Le soir, comme les week-end, elle rentre chez elle mais peut être jointe à tous moments en cas de problème. En moyenne, elle est appelée deux à trois fois par mois pour régler des litiges ou des tensions. « Rien de plus que les petits heurts de la vie en communauté ou en famille », sourit Monica la gouvernante de la structure Edouard Lacour.

Repérée pour sa personnalité alors qu’elle s’occupait du ménage à l’UDAF, Monica n’est pas travailleur social. « C’était une volonté, explique Christian Gassié, nous voulions quelqu’un qui ait les qualités humaines nécessaires à cette fonction. Moi, j’imaginais une mama italienne qui remplisse la maison de sa présence ». Monica a ce côté maternant et une force de caractère évidente. Elle est souple, enjouée, ferme et « sait y faire « . Selon les termes même de Christian Gassié qui ajoute : « Elle parvient à remotiver quelqu’un qui a du vague à l’âme et fait respecter les règles de la vie en collectivité ». Le terme de gouvernante correspond au statut référencé dans la convention collective nationale du personnel employé de maison du 3 juin 1980. Il s’agit d’un emploi à caractère familial dont la mission est de « veiller au confort physique et moral et d’assumer une présence responsable ». A propos de présence, Christian Gassié regrette un peu que les délégués à la tutelle aient un peu tendance à lever le pied et à moins s’occuper des personnes dont ils ont la charge dès lors qu’elles entrent dans le dispositif familles gouvernantes. « De temps en temps on demande aux tuteurs de se rapprocher un peu plus d’elles » constate-t-il.

Que faire si la cuisinière tombe en panne ?

François, volontaire pour faire visiter sa chambre, est guidé par Monica pour nous y conduire. Claire et bien aménagée, elle est entretenue, comme le reste de la maison, par des aides-ménagères. Ses meubles, comme tout le mobilier des deux structures, ont pu être achetés grâce à l’aide de la Fondation de France, seule institution ayant participé au financement du dispositif. « Mon angoisse, c’est que la machine à laver ou la cuisinière tombent en panne, comment fera-t-on pour les remplacer ? », s’inquiète Virginie Serrate ; la coordination qu’elle assure auprès de la structure est réalisée presque bénévolement, en plus de son travail à l’UDAF. « Il faut que ça change, martèle Philippe Boutin, le tout nouveau directeur de l’UDAF du Lot-et-Garonne. Nous voulons mettre en place un service d’accueil à la vie sociale (SAVS) afin de créer d’autres maisons gouvernantes à Agen. Cette montée en puissance libérera un financement qui permettra de payer les référentes. »

Parallèlement, chaque résident dépose une demande d’allocation compensatrice tierce personne (ACTP) auprès du conseil général. « J’ai calculé que le suivi individuel reviendrait environ à 270 euros par personne », ajoute Philippe Boutin. « Si on disposait de plus de temps on pourrait conduire des projets individuels avec les résidents, travailler également davantage avec le groupe et mieux accompagner la gouvernante », regrette Virgine Serrate, référente de la structure d’Agen. Dans la Marne en revanche, toute personne hébergée dans une famille gouvernante reçoit l’ACTP systématiquement. Pour l’UDAF de la Marne, le combat aujourd’hui se situe ailleurs : « Pour pérenniser le système nous voulons obtenir une reconnaissance officielle des familles gouvernantes de la part de la Ddass et du conseil général ». À suivre…

Malgré tout, les résultats sont déjà satisfaisants. « Avant qu’on crée famille gouvernante on s’était rendu compte que les personnes bougeaient beaucoup, comme si elles n’arrivaient pas à se stabiliser. Elles passaient de l’appartement à l’hôpital psychiatrique et vice versa. Aujourd’hui, c’est différent, elles semblent avoir trouvé leur place », ajoute Virgine Serrate. Leur place, elles doivent également se la faire au sein du groupe. Ce qui n’est pas toujours évident. « On s’est rendu compte qu’elles progressaient quand elles avaient un rôle assigné dans la structure, soit le rôle est donné par la gouvernante soit elles ont trouvé leur place toutes seules » commente Christian Gassié.

Roman, 22 ans, le plus jeune résident de la maison Edouard Lacour a une place de leader, peut-être parce qu’il est le seul à travailler dans un CAT. « Ici l’organisation est facile, financièrement c’est plus facile à plusieurs et surtout on n’est plus tout seul », déclare-t-il. Pour d’autres, comme Odette qui a rencontré «  son copain Alain  » dans la résidence, la vie est devenue plus belle depuis qu’elle se vit à deux. Une fois par semaine, Virgine Serrate tout comme Chantal Quillot, référente pour la résidence Rochebrune, rencontrent les résidents et la gouvernante pour un tour de table et un point de la semaine. « Parfois, je les rencontre en privé, dans leur chambre, quand ils ont des choses plus personnelles à dire ou n’arrivent pas à parler en public », précise Chantal Quillot.

Pour certains, familles gouvernantes est la fin d’une errance, le lieu d’hébergement le plus adapté. Pour d’autres, en revanche, il s’agit d’une étape vers plus d’autonomie. Pour eux, l’UDAF du Lot-et-Garonne a mis en place le concept de Maisons relais. Une structure où chacun possède son propre appartement tout en bénéficiant du soutien d’un animateur qui les aide à s’insérer. Fatima, qui prépare de délicieux repas et « trouve que la vie en collectivite n’est pas toujours facile  » devrait bientôt intégrer le dispositif Maison relais. Odette, quant à elle, attend Alain qui est parti une semaine dans sa famille à Paris. « Le mardi on va chercher les sous à la banque, on achète des cigarettes et on va fumer », raconte-t-elle. L’après-midi, ils se rendent à l’Amicale, une association créée par des infirmiers psychiatriques et qui propose des tas d’activités. Michèle, qui vient d’arriver va peut-être aller à la piscine, elle essaie de repèrer les bus et Michel en attendant qu’on lui rachète un petit orgue, le même que celui qu’il avait chez ses parents, refait ses gammes sur un petit cahier d’écolier. La vie s’écoule tranquillement.


[1UDAF du Lot-et-Garonne - Tél. 05 53 69 37 37


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