N° 986 | du 23 septembre 2010 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 23 septembre 2010

L’adolescence difficile des enfants adoptés : mythe ou réalité ?

Nathalie Bougeard

Thème : Adoption

En avril 2009, un projet de loi a décidé d’augmenter le nombre d’enfants adoptables, notamment en accélérant les procédures de délaissement familial en cas de « désintéressement manifeste des parents quand l’enfant est pris en charge » par l’aide sociale à l’enfance (ASE). Soulevant ainsi l’émoi des professionnels craignant que la protection de l’enfance ne devienne le vivier des familles adoptantes.

Les enfants adoptés rencontrent-ils plus de difficultés à l’adolescence ? Quelles aides proposer aux familles ? Dans notre société où l’injonction d’aller bien et de réussir est permanente, les parents qui adoptent réclament des prises en charge spécifiques.

Récemment, le conseil général du Finistère a lancé une étude sur les enfants placés. Hypothèse : les adolescents adoptés seraient plus nombreux à faire l’objet d’une telle mesure que les enfants dits « biologiques ». Le travail est terminé, mais pas question pour le service d’action sociale ou la vice-présidente en charge de l’enfance d’évoquer cette question sur la place publique. Dire qu’elle est taboue serait exagéré. En revanche, sa complexité n’aura échappé à personne et par conséquent, comme toute chose compliquée, il est difficile de la traiter sans tomber dans des généralités caricaturales.

Peu d’études en France

Une particularité française, puisque chez nos voisins européens et anglo-saxons plusieurs psychologues québécois, suédois, suisses ou encore américains ont publié des travaux sur le sujet. Ainsi, Brigitte Prati, psychologue au Centre d’étude et de prévention du suicide qui dépend de l’unité Adolescents du service de psychiatrie des hôpitaux universitaires de Genève : « Les études visant à évaluer le fonctionnement psychique des adolescents adoptés varient très largement dans leurs méthodes, la taille des échantillons, l’hétérogénéité des groupes, etc. ainsi que leurs résultats et leur interprétation », écrit-elle dans un article publié en 2006.

Et d’ajouter : « Une première approche consiste à confronter la proportion d’adolescents adoptés dans des structures de soins à celle dans la population générale. Et elle met en évidence une surreprésentation des adoptés sans que cela permette de conclure à une part plus importante de troubles psychiatriques au sein de cette population. Une recherche a montré qu’à psychopathologie égale, les adoptés sont plus susceptibles d’être suivis en psychiatrie que leurs pairs non adoptés. Les études qui comparent les adoptés à différents groupes de contrôle devraient permettre d’évaluer plus efficacement si les premiers présentent plus de troubles psycho pathologiques que leurs pairs élevés par leurs parents biologiques. Anders Hjern, un chercheur suédois a de cette façon comparé en 2002, à partir des données issues des registres nationaux, un groupe d’adolescents adoptés à trois autres groupes : ceux vivant avec leurs parents, un autre groupe ayant un frère ou une sœur adoptée, et enfin, celui constitué d’adolescents issus de l’immigration. Ses résultats indiquent qu’à niveau socio-économique équivalent, les adoptés encourent un risque trois à quatre fois supérieur aux témoins de présenter de graves problèmes de santé mentale tels que le suicide et tentative de suicide ».

L’injonction d’aller mal

Psychologue au centre de l’enfance de Rennes, Roger Cobbett suit vingt jeunes dont deux adoptés. Pas de quoi faire de la statistique évidemment mais son propos mesuré est révélateur des difficultés rencontrées par les professionnels avec cette question : « L’adolescence est une période délicate, fragile. Peut-être y a-t-il plus de risques de développement de troubles ou de symptômes compte tenu de l’adoption… ». Elisabeth Castel, psychologue clinicienne à l’association finistérienne Parentel va un peu plus loin : « Existe-t-il une différence entre un enfant adopté et un autre ? Dire non serait venir nier quelque chose de l’enfant et dire oui serait stigmatisant. Pour ma part, je pense qu’être un enfant adopté constitue une particularité comme il en existe d’autres. Et chez les parents, il faut prendre en compte l’infertilité physique ou psychique – ndlr : infertilité due à une difficulté psychique. Ces deux points de départ font que la donne n’est pas la même. Le risque est de s’accrocher à cette particularité – l’enfant adopté – et que celle-ci se transforme en symptôme ».

Psychologue au service adoption du conseil général d’Ille-et-Vilaine, Laurence Schmouker résume – tout en la déplorant – la situation : « Quand on est un ado adopté, il existe une espèce d’injonction d’aller mal ! »
Tous les professionnels s’accordent donc sur un point : les parents qui ont adopté sont très attentifs à l’évolution de leur enfant. « Ils sont plus prompts que les autres à consulter un psy et s’il n’y a pas d’apaisement, cela les met en difficulté. L’expérience que j’en ai, c’est que ces parents sont plus éprouvés que les autres », estime Roger Cobbett. De fait, insensiblement, ceux-ci ressentiraient une sorte de gratitude à l’égard de la société : être devenus parents alors qu’ils ne pouvaient pas procréer. « Cela dépend bien sûr de la représentation qu’ont d’eux-mêmes les parents, mais bien souvent, ils se veulent irréprochables », note Elisabeth Castel.

Attendre les questions

L’adolescence constitue donc une période difficile : quitter l’enfance, certes… Mais quelle enfance puisqu’on a été abandonné (lire l’article sur le délaissement parental). « Dans tous les cas, l’adolescent vient questionner le « qui suis-je ? » Chez les enfants adoptés existe une fragilité : en interrogeant le roman familial, ils s’affrontent – ou pas – à l’histoire qui a précédé celle avec leurs parents. Face à cette préhistoire, parfois, l’usine à fantasmes se met en route et le jeune se crée une maman princesse ou imagine qu’il a été victime d’un enlèvement  », détaille Elisabeth Castel. « L’adoption fonctionne comme un amplificateur fantasmatique entraînant une grande proximité entre la réalité et le fantasme avec un risque de collusion entre les deux », écrit Daniel Wildöcher. Quant aux parents, ils sont obligés de faire avec ce qu’ils ont, c’est-à-dire parfois pas grand-chose.

Récemment, Parentel a accompagné une mère confrontée à cette difficulté. « Il s’est agi de l’aider à formuler ce qu’elle avait ressenti pendant la période de l’adoption, du démarrage des formalités jusqu’à l’arrivée de sa fille », raconte la psychologue. Et que faire, que dire lorsque le dossier contient des éléments particulièrement violents comme la maltraitance, voire les sévices ? « Il ne faut pas que les parents pensent à la place des enfants et leur apportent des réponses pour des questions qui n’ont jamais été posées. En outre, une réponse précise vient parfois fermer les choses », poursuit-elle.

Pour la sociologue Irène Théry, « le parent est celui que le droit instaure comme tel ». Une position partagée par Daniel Coum, directeur de Parentel mais qui pointe un écueil majeur : « Certes, l’adoption plénière installe la posture de parent dans tout son droit, avec ses devoirs et obligations. Reste que cette filiation se fait en détruisant ou en abandonnant la filiation précédente. En quelque sorte, l’adoption plénière valide le principe de substitution de la filiation » (lire l’interview de Nazir Hamad, psychanaliste).

Confrontés aux difficultés, les parents sont donc parfois tentés d’attribuer les difficultés rencontrées à la préhistoire de l’enfant ou encore à des données biologiques ou culturelles. « Cette attitude qui entraîne une forme de désengagement du parent vient fragiliser encore plus une situation difficile. Car c’est en effet dans ces moments-là que l’adolescent a besoin d’entendre qu’il est bien l’enfant de ses parents », prévient Elisabeth Castel.

Des parents en demande

Dans ces conditions, quelle aide les professionnels peuvent-ils apporter à une famille ? L’hiver dernier, Enfance famille adoption a sollicité le concours de Parents ensemble, un service de l’Udaf d’Ille-et-Vilaine pour créer dans ce département un groupe de parole qui leur serait dédié. Animatrice de celui-ci, la psychologue Véronique Gendry s’est basée sur une idée majeure : que les participants retrouvent leur place de parents. « Nous ne souhaitions pas que ce soit du conversationnel. Aussi, ai-je proposé trois thèmes qui ne sont pas propres à l’adoption. Nous avons donc pu travailler sur la participation des enfants aux tâches ménagères, les fréquentations et l’argent de poche. » Et ce travail lui a-t-il donné des pistes sur des différences notoires ? « La seule spécificité que j’aie découverte chez les enfants adoptés concerne la puberté tout à fait précoce – vers sept ou huit ans – des personnes originaires de pays proches de l’équateur. Dans ce cas, elles peuvent avoir des revendications d’adolescentes de treize ou de quatorze ans », continue Véronique Gendry.

Elisabeth Castel qui à Parentel reçoit depuis des années les parents en rendez-vous individuel tient la même position : « Souvent ils me disent qu’avec des parents d’enfants adoptés, ils se comprennent car ils sont pareils. Là, il s’agit bien de la responsabilité du professionnel de les aider à se dégager sinon, on est dans quelque chose d’enfermant », estime-t-elle. Toutefois, récemment, une soirée dédiée aux filiations adoptives a été organisée par l’association à l’attention de parents inquiets. « En tant que psychologue, nous restons des généralistes qui reconnaissons aux parents leurs particularités comme le deuil ou encore l’adoption. Mais notre démarche est vraiment de soutenir le fait qu’ils sont des parents comme les autres », conclut-elle.


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