N° 957 | du 21 janvier 2010 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 21 janvier 2010

L’accompagnement dans un environnement familier

Mylène Béline

En Ille-et-Vilaine, une soixantaine d’enfants bénéficient de mesures alternatives au placement mises en œuvre par des services appartenant à deux maisons d’enfants du secteur associatif [1] et un établissement du conseil général : le centre départemental de l’enfance, où nous avons réalisé un reportage.

Situé dans l’enceinte du centre départemental de l’enfance (CDE), sur la commune de Chantepie, limitrophe de Rennes, le dispositif alternatif d’accompagnement personnalisé ou D2AP [2], créé en 2006 après dix-huit mois d’expérimentation, y a ses propres locaux : une salle d’accueil-cafétéria, les bureaux se distribuant autour. L’équipe compte un chef de service à mi-temps, quatre éducateurs spécialisés, une éducatrice de jeunes enfants, qui peuvent agir en co-intervention, et un psychologue, tous à temps plein. Gros moyens, eu égard au nombre d’enfants pris en charge : vingt-cinq, entre zéro et dix-huit ans. Moyens incontournables au vu de la mission.

« Notre service est né pour répondre aux besoins d’un certain type d’ados en difficulté : ceux qui arrivaient au CDE en urgence, non pas du fait de la mise en danger au domicile et d’une ordonnance de placement provisoire (OPP), mais à cause de la répétition des ruptures de placements classiques. Ces jeunes pour qui les travailleurs sociaux de l’aide sociale à l’enfance (ASE) passent leur temps à chercher un accueil pour le soir et où aucun apaisement ne peut se faire. Ces jeunes qui sont en fugue de leur placement et qui n’ont pas le droit d’être dans leur famille », explique Eric Delemar, chef de service.

Ce contingent d’ados en grande difficulté - déscolarisés, troubles psychiatriques, pré-délinquance - dont « personne ne sait quoi faire » représente aujourd’hui 50 % de l’effectif. Le reste des interventions se fait de plus en plus sur le volet de la parentalité auprès de jeunes enfants. De même le public des familles monoparentales, recomposées et les situations de séparation conflictuelle sont en augmentation. Les mineurs suivis par le D2AP sont confiés à l’ASE sur la base d’un prix de journée.

24h sur 24h

Face à l’enjeu de la mesure alternative, suivre un enfant en danger maintenu au domicile de ses parents, le D2AP se veut un service d’intervention très spécifique, capable d’intervenir vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, grâce à la pratique de l’astreinte. « Ce choix qui est minoritaire dans les dispositifs alternatifs nous a paru obligatoire en tant que service public et CDE, puisque c’est bien le soir et le week-end que les tensions familiales peuvent être maximales », précise Eric Delemar. La fréquence, la réactivité et la proximité caractérisent en outre les interventions qui peuvent être quasi quotidiennes, particulièrement en début de mesure et en cas de crise.

À cette hyperprésence, le service s’est adjoint une boîte à outils lui permettant de privilégier le lien au lieu, ce qui implique une forte capacité de mobilité et d’adaptation. C’est ainsi que l’éducateur intervient simultanément sur quatre champs de l’action sociale, habituellement séparés : la prévention (« Je peux intervenir auprès du jeune à la maison de quartier, en bas de la cage d’escalier, dans la rue, à l’école… », illustre Ludovic Houée, éducateur) ; le milieu ouvert, avec toutes les formes d’entretien au domicile ; le placement en internat (« Les éducateurs ont le savoir-faire de la clinique du quotidien avec le jeune », précise Eric Delemar) ; enfin le champ de l’insertion en matière de démarches socioprofessionnelles et dans l’organisation d’un réseau social avec la famille. En liant tous ces champs, le service développe ce qu’il nomme « une clinique de l’interstice ».

À ces spécificités s’ajoute une méthode de travail pluridisciplinaire, avec une forte implication du psychologue, en priorité auprès des enfants, mais aussi des familles, des partenaires - familles d’accueil notamment - et bien sûr des éducateurs. Ce qui donne à la pratique sa dimension psycho-éducative. Sachant que, parallèlement, compte tenu de l’implication et des pressions qu’elle engendre, du risque de se laisser envahir, elle est sans cesse analysée et interrogée via de fréquents débriefings et une supervision.

Faire avec

L’intervention se focalise d’abord sur l’enfant et passe par un important « faire avec » tant avec lui qu’avec sa famille. Être là le soir auprès d’une mère dont l’enfant a des problèmes d’endormissement, aider un parent à faire les repas parce qu’il n’a plus l’énergie pour ça… « On pourrait nous taxer de faire à la place du parent mais nous sommes seulement à l’endroit des carences pour remobiliser la famille ou présents lors d’une défaillance parentale momentanée », précise Eric Delemar. S’agissant des ados en grande difficulté, cela passe aussi par un gros travail d’accompagnement vers la pédo-psychiatrie et de lien avec ses services. Dans ces suivis très lourds, les professionnels ont un allié de taille : la non-séparation. « Nous sommes vécus comme beaucoup moins dangereux par les parents », note Eric Delemar.

Par ailleurs, « comme l’enfant est au cœur de sa famille, non stigmatisée par un placement, il lui est plus facile de remettre en question son fonctionnement », précise Christophe Horvat, psychologue. Enfin, l’enfant n’étant pas séparé de son réseau, ce dernier continue d’être opérationnel : le médecin de famille, un oncle, le club de sport, un voisin, ces tuteurs de résilience comme les nomme Boris Cyrulnik, que l’éducateur va s’appliquer à connaître et qui seront sollicités en priorité en cas de crise, certains pour un accueil épisodique de l’enfant.

Parents rassurés

Conséquence de cette pratique très spécifique au contexte particulier : elle apporte une sécurité au groupe familial au point que petit à petit les interventions au pied levé se raréfient, la majorité des appels à l’aide se gérant par téléphone. En outre une grande confiance s’instaure à l’égard des professionnels. Du coup les parents appellent quand ils se sentent dépassés. Ils acceptent un vrai travail sur la parentalité, impossible auparavant, dans le cadre de suivis plus sporadiques.

Ainsi, note Eric Delemar : « Notre intervention vient changer les façons de faire des familles. » Et de préciser : « Elle peut aussi créer des reconfigurations familiales : des couples se rendent compte que c’est la non viabilité de leur union qui entraîne la maltraitance. Le parent maltraitant qui en prend conscience choisit de partir. » Ce qui fait dire à Ludovic Houée : « Notre pratique donne la possibilité de ne pas simplement travailler sur le symptôme mais sur son origine. »

S’agissant de l’impact sur la prise de conscience chez l’enfant, il explique : « Le fait qu’on soit régulièrement au domicile, qu’on partage la vie quotidienne de la famille permet à l’enfant de voir d’autres positionnements intrafamiliaux et donc de remettre en question le fonctionnement familial. On peut ainsi par des positions éducatives fortes, jamais utilisées auparavant - faire intervenir les pompiers dans une situation de grosse pathologie mentale d’un parent par exemple - permettre à l’enfant de se rendre compte que là, il y a quelque chose qui ne va pas. »

La confiance établie permet également la libération de la parole. Tant du côté des parents qui finissent par donner accès à leur histoire personnelle, aux secrets de famille, dont on sait l’importance dans la compréhension et la résolution des difficultés. Tant du côté de l’enfant qui va faire des révélations, s’autoriser à nommer la maltraitance, à appeler : « Je crois que le ton est en train de monter, je voudrais sortir de là », illustre Christophe Horvat.

La crise

Vu le profil des situations, la crise, ou des moments de tension trop forte pour l’enfant, font forcément partie, à un moment donné, du paysage familial. Il faut alors parfois gérer l’imprévu, même si tout est mis en place pour anticiper et tenter d’éviter les crises. Le recours à une solution de « repli » ou « phase de respiration » de l’enfant peut alors être inévitable.

Mais ce placement a la particularité d’être un moment dans la vie du groupe familial sans ce ressenti de cassure dont on ne connaît pas la durée. D’où la levée des réticences familiales. Du reste l’enfant et sa famille continuent d’être vus très régulièrement. « C’est important que, dans cette situation de repli, on soit toujours présent pour signifier que la séparation n’est pas définitive, que le travail de lien et de restauration du lien perdure », précise Ludovic Houée.

Le placement se fait prioritairement en famille d’accueil surtout pour les petits qui y sont pratiquement toujours accompagnés par leurs parents.

S’agissant des ados, le service peut également utiliser deux studios du CDE. « On limite au maximum l’accueil collectif qui risquerait de renforcer le champ de l’excitation, les phénomènes de groupe, les contagions », précise Eric Delemar. D’où la nécessité d’un réseau de familles d’accueil pouvant répondre au pied levé. Cela implique une prospection permanente et une prise en compte de la difficulté de leur travail en leur offrant un soutien maximum.

Ainsi se gère la crise. Mais, comme le note Eric Delemar : « Le fait d’intervenir fréquemment, de créer proximité et confiance avec les familles, diminue les risques de crise. Ça va d’autant moins « péter » le samedi soir que l’éducateur sera passé le vendredi après-midi et repassera le lundi.  » De fait, très peu de replis sont effectués.

Travailler sans séparer

En termes d’évolution des mesures, le service manque un peu de recul. Il apparaît néanmoins que très souvent une mesure judiciaire (aide contrainte) se transforme au bout de plusieurs mois en accueil provisoire (aide contractualisée). Il apparaît que la bonne durée soit d’au moins un an avec les plus jeunes enfants « pour que les familles en gardent un bénéfice dans la durée », analyse Eric Delemar.

Pour les ados, huit à dix mois semblent le bon timing. Cela peut paraître court mais comme le note Eric Delemar : « Ça n’aurait pas de sens d’intervenir dix fois par mois sur deux ou trois ans. On risquerait de se substituer aux obligations parentales au lieu de les suppléer ou d’éviter le placement. » En 2008, 80 % des mesures ont abouti à une mainlevée, suivie parfois d’une mesure d’assistance éducative, alors que la moyenne des mainlevées au CDE est de 33 %.

Faut-il le dire ? L’équipe du D2AP est convaincue que beaucoup de placements pourraient et devraient être évités. Loin d’elle cependant l’idée de les radier des mesures de protection, loin d’elle aussi l’idéologie du maintien du lien. La preuve : 20 % en moyenne des situations suivies se terminent par un placement. Dans ces cas, précise Eric Delemar : « Le D2AP aura été l’étape nécessaire à la préparation du placement qui, de toute façon, était impossible quelques mois avant. »

Alors ? Quelles seraient, selon lui, les vraies indications de placement ? « Tout ce qui est censé relever du pénal, c’est-à-dire les violences sur mineur. Par contre, le champ de la carence peut être traité dans le cadre de l’alternative au placement. De même la maladie mentale combinée à la précarité sociale, car nous trouvons souvent un membre de la famille, un levier nous permettant de travailler sans séparer ».


[1SESAME (service éducatif de suivi alternatif de la maison de l’enfance) - Maison de l’enfance de Carcé - 35170 Bruz. Tél. 02 99 52 61 37
SAEF (service d’accompagnement éducatif personnalisé) de la maison d’enfants de Ker-Huel - 3 square de Luxembourg - 35000 Rennes. Tél. 02 99 35 17 16

[2D2AP - Centre départemental de l’enfance Henri Fréville - 17 rue d’Hallouvry - 35135 Chantepie. Tél. 02 99 41 02 20


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