N° 792 | du 6 avril 2006 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 6 avril 2006

L’ITEP de Grèzes en Aveyron : se reconstruire en apprenant

Labertrandie Didier

Thème : Institution

L’institut thérapeutique, éducatif et pédagogique de Grèzes, en Aveyron, se distingue par le large éventail de formations professionnelles qualifiantes qui y sont dispensées. Une complémentarité et une proximité fortes ont été instaurées entre la salle de classe et l’atelier. Mais ici surtout, la formation est conçue comme une reconstruction du sujet

Ils s’étaient retrouvés au bord du chemin. La voie toute tracée par l’Éducation nationale, ça ne marchait pas pour eux. La plupart d’entre eux adolescents, en avaient déjà été exclus une, deux, trois fois consécutives. D’autres n’arrivaient plus à suivre, malgré tous leurs efforts. Certains d’entre eux devaient de toute façon être impérativement mis à distance, au moins temporairement, de leur environnement familial et éducatif ordinaire.
Et quand le placement n’avait pas été imposé par le juge des enfants, il devait cependant être validé avec l’accord des familles par la commission des droits et de l’autonomie des personnes handicapées (la nouvelle CDAPH).

Voilà comment une bonne centaine d’enfants, d’adolescents mais aussi de jeunes adultes se retrouvent chaque année inscrits à l’ITEP de Grèzes, en Aveyron [1]. Grèzes, comme on l’appelle communément, du nom du lieu-dit, sur la commune de Séverac-l’Église, entre Rodez et Séverac-le-Château, où est implanté cet institut thérapeutique, éducatif et pédagogique.

L’institut occupe à lui seul l’ensemble du lieu-dit. Les bâtiments s’y sont agrégés, au fil des ans, autour d’une superbe maison de maître, le château comme on dit dans le village voisin de Séverac-l’Église. Par on ne sait quel retournement de l’histoire, ce vaste domaine est tombé dans les mains des franciscains et de leur communauté installée à Montpellier qui ont décidé d’en faire un orphelinat, sans doute dès la fin du XIXe siècle.

C’est ainsi que jusqu’à la fin de la deuxième guerre mondiale, ce lieu, géré par des religieuses, a accueilli les enfants abandonnés des alentours, qu’ils soient nés dans ces familles où il y avait déjà trop de bouches à nourrir, où qu’ils soient le fruit d’une relation que les codes ou les bienséances de la société d’alors n’auraient su tolérer… De cette première période vouée à l’accueil des enfants mis en difficulté, il ne subsiste aucune trace, si ce n’est en plein cœur du site, cette modeste maison et son cimetière attenant. Là, selon l’accord conclu avec les franciscains pour que l’ITEP puisse rester sur l’ensemble de ce domaine, sont logées une douzaine de religieuses.

Aujourd’hui, ce domaine est encore doté de sa ferme, une véritable exploitation agricole qui s’étend à elle seule sur 120 hectares et qui est devenue l’un des leviers aux formations qualifiantes que dispense cet institut.

Là d’ailleurs réside la vocation actuelle de cet ITEP : dispenser un large éventail de formations qualifiantes à ceux qui ne pouvaient plus en bénéficier faute de pouvoir continuer à suivre une scolarité classique. De l’horticulture à la cuisine en passant par la maçonnerie, la métallerie, la menuiserie, la peinture en bâtiment ou encore l’agriculture, pas moins de sept formations sont dispensées ici, sanctionnées par autant de titres professionnels de niveau 5, reconnus par l’État. Il y a aussi le brevet des collèges que peuvent contre toute attente obtenir certains de ceux que l’on avait cru, à tort, définitivement fâchés avec l’enseignement général.

Enfants et adolescents aux potentialités préservées

Pour les plus petits de ces enfants, entrés dès l’âge de 8 ans, et pour les jeunes adultes qui en partent au plus tard à 20 ans, l’adolescence passée à Grèzes leur a souvent évité de trébucher une fois encore, une fois de trop sur les embûches d’un chemin qui semble si ordinaire pour tous les autres. « Ici, nous ne faisons pas de l’occupationnel », insiste d’entrée Claudine Courtiau, la directrice. Et derrière le large sourire qui vient de vous accueillir, perce déjà une détermination sans faille : celle de tout mettre en œuvre, elle et l’ensemble de son équipe (une bonne centaine de salariés en équivalent temps plein) pour sortir ces « enfants » et ces « jeunes » de l’ornière.

Non que Claudine Courtiau soit opposée à « l’occupationnel », évidemment. Mais elle entend coller au plus près du décret 2005-11 du 6 janvier 2005 « fixant les conditions techniques d’organisation et de fonctionnement des instituts thérapeutiques, éducatifs et pédagogiques (ITEP) ». Ce fameux décret par lequel les anciens IR (instituts de rééducation) sont donc devenus ces nouveaux ITEP.

Un texte fondamental, aux yeux de la directrice de Grèzes : « Nos missions sont désormais beaucoup mieux définies et par là-même le public que nous devons accueillir ». Claudine Courtiau s’arrête en particulier sur l’article 1 et le paragraphe qui y définit les dispositions générales. Elle tient à le lire in extenso : « Les ITEP accueillent des enfants, adolescents ou jeunes adultes qui présentent des difficultés psychologiques dont l’expression, notamment l’intensité des troubles du comportement, perturbe gravement la socialisation et l’accès aux apprentissages. Ces enfants, adolescents et jeunes adultes se trouvent, malgré des potentialités intellectuelles et cognitives préservées, engagés dans un processus handicapant qui nécessite le recours à des actions conjuguées et à un accompagnement personnalisé… ».

Elle explique : « Tout est dans cette notion enfin mise en avant des potentialités intellectuelles et cognitives préservées. Auparavant, les IR étaient seulement présentés comme devant accueillir des enfants, adolescents ou jeunes atteints de troubles du caractère et du comportement. Ce qui ne voulait rien dire. Notre mission est désormais clarifiée ». Autrement dit, les ITEP ne sont ni des IME (instituts médico-éducatifs) où l’occupationnel a toute sa légitimité, ni un établissement scolaire ou un centre de formation comme les autres, puisque sa vocation thérapeutique doit s’y affirmer autant que sa vocation éducative sans reléguer, bien sûr, sa fonction pédagogique. Soit trois piliers pour assurer un équilibre d’ensemble.

« C’est primordial, conclut Claudine Courtiau. Car on peut les orienter vers une formation qualifiante. C’est bien ce que nous faisions déjà avant la publication de ce décret. Mais nous nous trouvons aujourd’hui confortés dans la voie que nous nous étions tracée : tirer chaque enfant et adolescent vers le haut. Et même ceux qui connaissent les plus grandes difficultés profitent de cette dynamique. » La directrice, au passage, note que le fait que cet institut soit dirigé depuis plus de 20 ans par un enseignant mis à disposition par l’Éducation nationale n’a sans doute pas été sans conséquence dans la gestation du projet d’établissement.

« Notre axe fort, c’est la formation professionnelle qualifiante », souligne-t-elle. Et de citer les cinq formations en maçonnerie, menuiserie, peinture, cuisine et métallerie, toutes sanctionnées par un titre de niveau 5 (niveau CAP) agréé par le ministère du Travail et l’AFPA (association pour la formation professionnelle pour les adultes). Ainsi que les 2 formations en agriculture (conduite d’un élevage) et en horticulture qui débouchent sur un CAPA (certificat d’aptitude professionnelle en agriculture) agréé par le ministère de l’Agriculture. Peu d’ITEP comptent autant de formations qualifiantes dispensées intra muros », résume Claudine Courtiau.

Mais pourquoi donc tenir à ce que ces formations soient proposées in situ ? La réponse permet de mieux cerner le projet de cet établissement : « Par le biais d’un apprentissage professionnel et de la découverte d’un métier qui les accroche, les jeunes se remobilisent sur le scolaire. Ils voient les maths ou le français autrement lorsqu’ils se rendent compte que ces matières qu’ils jugeaient des plus rébarbatives leur permettront de mieux appréhender puis exercer le métier qu’ils se sont choisi. »

Mais à Grèzes, cette remobilisation ne s’arrête pas là. L’esprit du pédagogue Freinet semble s’insinuer jusqu’au moindre recoin de cette institution, sans que cela ne soit jamais affiché. Mais tout le temps pratiqué.

La médiation, ici, c’est l’atelier

Ainsi faut-il savoir qu’ici, chaque enfant, chaque adolescent et a fortiori chaque jeune adulte est maître de son projet. Tout semble avoir été patiemment construit autour de cela, qu’il s’agisse des choix proposés dans les modes d’hébergement, dans l’organisation de l’enseignement, l’imbrication de celui-ci dans le temps extrascolaire…

Cette liberté de mouvement s’inscrit néanmoins dans un cadre général qui, lui, peut sembler des plus stricts… « Nous n’admettons pas le laisser-aller, d’abord pour des raisons évidentes de sécurité lorsque ces élèves sont en atelier, mais aussi dans un but éducatif : il faut qu’ils apprennent que, plus tard, ils ne pourront pas aller à la recherche d’un emploi dans n’importe quelle tenue », assume un éducateur spécialisé. L’un des pédopsychiatres qui intervient dans cet institut, Bernard d’Ivernois, acquiesce : « Dès ma première venue ici, j’ai été étonné par le caractère particulier de cette maison, la propreté des locaux, la qualité de l’accueil, la bonne tenue des élèves. Il faut cette base pour bien travailler et cela n’a rien à voir avec le fascisme ».

D’autant plus, poursuit ce même pédopsychiatre, que la discipline à Grèzes, n’apparaît pas comme une fin en soi : « La médiation, ici, s’effectue par le biais des ateliers. C’est central et c’est le pilier de tout le reste, l’axe vital. On ressent, à leur visite, qu’ils sont utilisés avec beaucoup de rigueur ».

C’est effectivement l’impression que donnent ces ateliers et ces salles de cours systématiquement placées en vis-à-vis. Ce qui permet aussi de diviser encore par deux des effectifs qui déjà ne dépassent pas une douzaine d’élèves par classe. Et en y ajoutant les multiples activités extrascolaires proposées, c’est souvent moins d’une poignée d’élèves à la fois dont s’occupe l’enseignant comme l’éducateur technique. Le soutien individuel est dès lors possible à chaque instant.

Cette atmosphère réellement studieuse qui règne dans ces classes et ces ateliers vient peut-être aussi du fait qu’avant d’avoir opté pour telle ou telle autre formation, chaque élève a pu de lui-même se faire une idée un peu plus précise du métier qu’il envisage d’apprendre. Là réside la vocation des classes d’initiation préprofessionnelle par alternance (CLIPA) destinées aux 14 - 16 ans.

En première année, les élèves effectuent une rotation dans les divers ateliers et cherchent à déterminer leur projet professionnel. L’année suivante sert à confirmer le choix, à la lumière de stages en entreprises. Durant cette période d’élaboration de son projet, chacun est par ailleurs tenu de passer le CFG (certificat de formation générale, équivalent du certificat d’étude primaire, soit le niveau d’enseignement général nécessaire pour préparer un CAP).

Accompagnement et projets individualisés

« Chaque enfant a un projet individuel », insiste Claudine Courtiau. « Le parcours idéal pour un adolescent qui entre ici à 14 ans, ajoute-t-elle, c’est d’en ressortir à 20 avec deux titres professionnels en poche, un permis de conduire, une voiture payée grâce aux rémunérations de ses stages successifs en entreprise, un appartement et un contrat d’apprentissage. Ceux-là sont armés pour vivre de manière autonome ».

Dans le même temps, les formes d’hébergement évoluent et s’adaptent au parcours de chacun. Nul besoin parfois, de s’éloigner du toit familial. Et quand c’est recommandé, une telle décision n’a rien d’irrémédiable. La période passée en internat est donc plus ou moins longue en fonction de l’évolution des situations individuelles. Pour les plus petits d’ailleurs, plutôt que l’internat, c’est une famille d’accueil ou une assistante maternelle qui va recevoir l’enfant, tandis que pour les plus grands, jeunes adultes, l’institut dispose d’appartements dans la bourgade voisine de Laissac.

Quant aux appartements utilisés sur place, ils sont conçus pour accueillir autour d’une quinzaine de pensionnaires à la fois, regroupés selon l’âge et le sexe, mais aussi en fonction des affinités nées par exemple à l’occasion des activités extrascolaire (la chorale des Petits Chanteurs du Causse dispose ainsi de son propre appartement) (lire). Ces lieux de vie sont aménagés pour y habiter comme à la maison : des chambres individuelles ou à deux lits sont distribuées autour d’une salle commune où se trouve la cuisine, le salon et la salle à manger. Les repas (préparés à la cuisine centrale intégrée à l’institut) y sont pris en commun, et des éducateurs spécialisés y sont présents du lever au coucher.

Bref, tout au long de son cheminement, l’enfant, l’adolescent et le jeune adulte avancent dans une suite de paliers progressifs, adaptés aux capacités et aux désirs de chacun. Franchir une étape ne doit pas constituer un obstacle. Et chaque avancée ne doit jamais tourner le dos à cette porte laissée grande ouverte d’un retour vers le milieu dit ordinaire. Tout au long de ce cheminement, chaque enseignant ou éducateur prend sous son aile un élève en particulier (pas plus de trois à la fois) en tant que responsable du projet personnalisé (RPP).

Dans son ensemble, le personnel de l’ITEP de Grèzes représente un effectif d’une grosse centaine d’emplois en équivalent temps plein. On dénombre une dizaine d’instituteurs spécialisés (mis à disposition par l’Éducation nationale), autant d’éducateurs techniques, lesquels font « couple » avec les premiers puisque chaque atelier et chaque classe de même niveau sont disposés en vis-à-vis et fonctionnent simultanément, se garnissant ou se vidant en fonction des besoins et des attentes propres à chaque élève.

L’équipe compte également 34 éducateurs d’internat (dont 13 éducateurs spécialisés et 21 moniteurs-éducateurs), mais encore 5 surveillants de nuit qualifiés, une assistante sociale, 2 psychologues, 2 orthophonistes, un psychomotricien et l’équivalent d’un peu plus d’un temps complet en pédopsychiatrie. L’agrément de la sécurité sociale (qui apporte la plus grosse contribution au budget) est donné pour 110 élèves.

Un parcours bâti sur du concret

On arrive donc ici à l’âge de 8 ans au plus tôt. Les 8-12 ans, certes, ne sont pas les plus nombreux à Grèzes, loin de là, puisque l’institut en accueille actuellement une douzaine. S’ils se retrouvent placés si tôt, c’est souvent que la vie, dès le départ, ne les a guère épargnés…

Le centre scolaire qu’ils y fréquentent s’adapte donc à leurs difficultés. L’enseignement y est individualisé et des respirations sont aménagées. On ne citera qu’un exemple : il arrive qu’en classe, malgré des effectifs qui dépassent rarement une poignée d’enfants, la tension monte d’un coup de façon extrême. L’enseignant ou l’éducateur ont alors à leur disposition des moyens aussi efficaces qu’inhabituels. Il s’agit de ces vaches ou veaux présents ici par dizaines, ou encore de ces centaines de brebis et agneaux, sans oublier ces trois ânes toujours à portée de main dans le pré voisin. Quitter immédiatement la salle, s’aérer, partir à l’étable ou dans le champ, retrouver l’animal que l’on a adopté dans le cadre d’un PAE (projet d’action éducative)…« Le contact avec un animal les calme instantanément », constate un éducateur.

À Grèzes néanmoins, c’est le plus fréquemment entre 12 et 16 ans qu’a lieu l’inscription, lorsque le passage en collège a échoué. Pour les 12-14 ans qui n’ont pu intégrer une classe de sixième ordinaire, l’institut organise, comme on l’a vu plus haut, un cycle dit de préformation dans le cadre des CLIPA. Afin de leur permettre de toucher au plus près la réalité du métier vers lequel ils envisagent de s’orienter.

Les 16 à 18 ans (un tiers des effectifs de l’institut) entrent quant à eux dans un cycle de formation généraliste et professionnelle, d’une durée là aussi de 2 ans, avec un diplôme reconnu au même titre que le CAP en ligne de mire.

Puis, et bien que majeur, le jeune peut enfin choisir de rester deux années supplémentaires à Grèzes (soit jusqu’à ses 20 ans), temps qu’il peut mettre à profit pour préparer un second CAP, que ce soit en fréquentant l’une des maisons rurales du département ou encore en rejoignant le centre des apprentis de la Chambre des métiers, si ce n’est le centre de formation des adultes. Cette dernière période peut en outre permettre à ces jeunes adultes de franchir un dernier palier vers l’autonomie grâce aux appartements mis à disposition dans la bourgade voisine de Laissac et dans lesquels se rendent régulièrement les éducateurs spécialisés.

Il faut enfin savoir qu’après la sortie de l’institut et quel que soit l’âge du jeune, l’établissement propose un « service de suite » pendant trois années supplémentaires si nécessaire. Soit, au plus tard jusqu’à l’âge de 23 ans, pour un accompagnement dans la durée, gage d’une meilleure insertion sociale.

« C’est un principe de base, explique Claudine Courtiau. On n’abandonne pas nos élèves. On tente le retour en milieu ordinaire à tout moment, mais jamais à n’importe quel moment. Avec des aller-retour si ça n’a pas marché. Et en se souciant de maintenir le contact avec la famille. »

À ce propos, la directrice a constaté la chose suivante : « Plus les enfants et les adolescents restent longtemps chez nous et plus nous avons pu maintenir le contact avec les familles, mieux ces jeunes s’en sortent après ».


[1ITEP de Grèzes - 12310 Séverac-l’Église. Tél. 05 65 70 24 00


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