N° 1171 | du 15 octobre 2015

Critiques de livres

Le 15 octobre 2015 | Jacques Trémintin

L’État social dans tous ses états • Rationalisation, épreuves et réactions de l’intervention sociale

Manuel Boucher et Mohamed Belqasmi (sous la direction)


éd. L’Harmattan, 2014, (313p. – 33 €) | Commander ce livre

Thème : Politique sociale

La remise en cause de l’État social, pourtant clé de voûte de tous les systèmes d’assurance et d’entraide, est la conséquence d’un glissement d’une solidarité construite comme une garantie collective inconditionnelle vers son interprétation contractuelle conçue comme une contrepartie. Il n’est plus question d’un devoir généralisé, assumé par la puissance publique, pour assurer une protection globale du citoyen face aux incertitudes de l’existence, mais de l’interpellation de chaque individu, considéré comme responsable de sa réhabilitation et sommé de se mobiliser pour s’en sortir. L’État providence a longtemps donné les moyens à la société d’accompagner et de soutenir les individus les plus vulnérables.

L’État responsabilisant exige que les personnes les plus fragiles démontrent, par elles-mêmes, qu’elle veulent (peuvent) réagir. La collectivité n’exerce plus une fonction régulatrice, mais moralisatrice. Les acteurs de l’action sociale sont confrontés à une culture managériale fondée sur la performance et la rentabilité immédiate, le culte des résultats quantifiables et l’évaluation à court terme. La recherche d’une rationalité économique induit l’utilisation d’objectifs clairs, d’indicateurs d’activité fiables et de critères homogènes d’appréciation des résultats. Quantifier l’inquantifiable et nommer l’innommable, tels sont les nouveaux objectifs fixés.

Les auteurs de cet ouvrage collectif illustrent cette nouvelle doxa, en décrivant des pratiques de terrain symptomatiques. À l’image du choix du sport, pour un public en cours d’insertion, destiné ouvertement non à lui permettre d’accéder à un épanouissement personnel, mais à renforcer ses capacités à l’effort et au dynamisme. Mais aussi, la participation des usagers leur assurant non pas tant un plus grand pouvoir sur leur propre vie, mais le renforcement de leur employabilité au regard des exigences du marché du travail. Sans oublier ces politiques d’activation devant renforcer chez l’individu son estime de soi et sa confiance en lui, le rendant ainsi bien plus conforme aux attentes de l’employeur.

Le postulat est clair : le comportement de l’individu est un choix de sa part, qu’il faut modifier pour le rendre plus adaptable et donc plus compétitif. Les facteurs externes ne sont plus pris en compte, seule sa bonne volonté est en cause. La solution pour échapper à la précarité, au chômage et à la pauvreté est entre ses mains. S’il n’y arrive pas, c’est, finalement, de sa faute. Il n’y a plus que les pauvres méritants, convaincus de ne pas s’adonner à l’assistanat qui mériteraient d’être aidés. Plus que jamais, le travail social est écartelé entre l’accusation foucaldienne de se limiter à un rôle de contrôle social et l’ambition humaniste de venir en aide aux populations les plus défavorisées.


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