N° 676 | du 4 septembre 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 4 septembre 2003

L’École de la deuxième chance, un nouvel outil d’insertion

Katia Rouff

Thème : École

L’École de la deuxième chance s’inscrit dans le dispositif d’insertion et de formation pour les jeunes de 18 à 25 ans qui ont un niveau scolaire trop faible et une expérience professionnelle insuffisante pour obtenir un emploi stable. Sa particularité ? Elle s’appuie sur un partenariat fort avec les entreprises et instaure un principe de validation des compétences personnelles et professionnelles.

Dans la salle de formation, huit élèves travaillent le français avec l’aide d’un professeur détaché par l’Éducation nationale. À leur rythme, de manière individualisée. Le calme est parfait, l’ambiance hyper studieuse. « On se croirait dans une église », plaisante Olivier Jospin, le directeur. Nous sommes à l’École de la deuxième chance de La Courneuve (93) [1]. Cette association a ouvert ses portes en avril 2002. Elle accueille des jeunes adultes de 18 à 25 ans, sortis depuis au moins deux ans du système scolaire. Des jeunes avec un niveau scolaire trop faible et une expérience professionnelle insuffisante pour obtenir un emploi stable [2].

La durée de leur parcours à l’École de la deuxième chance varie de 6 mois à 2 ans. Ici la présence à l’école alterne avec les stages en entreprise, l’activité scolaire avec les ateliers d’expression. Par des évaluations régulières, un « portefeuille de compétences » est rempli au fur et à mesure que les jeunes acquièrent connaissances scolaires, savoir-faire et savoir-être.

Blanka a déjà travaillé, mais « ce n’était pas ça ». Orientée par la PAIO (Permanence d’accueil information et orientation), elle vient à l’École de la deuxième chance « se remettre à niveau en français » afin de travailler avec des enfants dans le secteur sportif. Elle apprécie le mode d’évaluation de l’école. « Si on n’a pas réussi, on nous donne d’autres exercices jusqu’à ce que l’évaluation soit bonne. Il n’y a pas d’angoisse ».

Ludovic, venu «  remettre ses connaissances à niveau », désire devenir gérant de magasin. « En deux ans, nous avons le temps de voir des choses », apprécie-t-il. « De plus, on nous considère comme des adultes ». Pour Nassim, « les années ont passé », des années «  de galère », durant lesquelles il a fait des petits boulots qui ne lui convenaient pas. Aujourd’hui, il reprend ses études pour choisir son futur métier. « Le but de cette école est de nous faire avancer. Ici nous avons juste besoin de notre cerveau et d’un stylo ».

L’École de la deuxième chance s’inscrit dans une série de dispositifs d’insertion professionnelle pour les jeunes (lire l’interview de Virginie Reynaud, conseillère emploi formation). Sa particularité ? Impliquer les entreprises dans son projet. Du BTP, aux boulangeries, elles ont besoin de jeunes compétents. L’École de la deuxième chance les prépare à intégrer ces entreprises. « À leur arrivée, les jeunes ont un niveau scolaire trop bas pour prétendre à des postes qualifiés et des capacités sociales trop faibles » souligne Olivier Jospin, délégué par la chambre de commerce pour diriger les Écoles de la deuxième chance du 93. « Notre rôle consiste à leur redonner le goût d’apprendre mais également leur permettre d’acquérir des savoir-être sociaux et comportementaux nécessaires au travail en entreprise ». Tout cela se fait grâce à l’alternance école/entreprise.

La situation individuelle et/ou familiale de ces jeunes, souvent difficile, leur échec scolaire antérieur, entraînent manque de confiance en soi, peur du regard de l’autre, peur d’être confronté à quelque chose qu’ils n’ont pas réussi jusque-là, peur de réussir (lire le point de vue de Marie-Danielle Pierrelée). Quelquefois, les jeunes ont vécu des expériences négatives dans l’entreprise qui peuvent les inquiéter. Certains ne font rien depuis deux ou trois ans. Se mettre en mouvement, prendre le métro, aller vers une entreprise inconnue les angoisse. Les formateurs positivent : lors des évaluations, ils mettent en avant ce que le jeune sait faire et non ses manques.

Et surtout, ils le remettent en projet. Le groupe se réunit en conseil, une fois par semaine, pour organiser la vie de l’établissement. C’est un moment présidé et animé par les jeunes eux-mêmes, un lieu d’organisation (choix des activités, réservation des salles…), de règlement des conflits et de communication durant lequel les jeunes prennent en charge eux-mêmes la vie sociale. Les activités d’expression, comme le théâtre, permettent au jeune d’améliorer ses capacités de communication, l’écoute de l’autre, l’image de soi, la concentration, le plaisir de faire des choses.

La structure compte quatre formateurs à temps plein, dont un détaché par l’Éducation nationale. Ils ont en charge de huit à dix jeunes dont ils sont référents. Le parcours de chaque jeune est individualisé. L’école ne dispense pas de cours magistraux. Un professeur encadre un petit groupe d’élèves qui travaille la même matière en fonction de son niveau.

Les cours sont divisés en deux parties : remise à niveau scolaire individualisée (français, maths, informatique, géographie, instruction civique…) et activités d’expression et de communication (théâtre, sport, philosophie…). « Un portefeuille de compétences » est ouvert pour chaque jeune dans lequel apparaissent ses connaissances scolaires, ses savoir-faire et savoir-être personnels et professionnels. Des évaluations régulières sont proposées. « Suite à un module de formation, nous proposons au jeune une première évaluation. Si nécessaire, nous donnons un travail d’approfondissement, et lors du second contrôle, si les connaissances sont acquises, nous remplissons le portefeuille de compétences », souligne Pascal Ricaud, responsable du site et prof de mathématiques. « L’entreprise évalue également le jeune et valide ses connaissances. Elles sont reportées dans le portefeuille ».

« Certains jeunes ont un projet professionnel, d’autres pas », indique Pascal Ricaud. « Dans le premier cas, après une remise à niveau, nous les orientons vers une formation qualifiante (CAP, BEP) ou un emploi. Si le jeune n’a pas de projet professionnel, les stages en entreprise vont lui permettre de découvrir différents secteurs d’activités ou des métiers et de préciser son désir professionnel ». L’âge, la situation personnelle de chaque jeune sont également pris en compte. Un homme célibataire de 18 ans, qui vit chez ses parents, aura sans doute plus de temps devant lui qu’une jeune femme de 24 ans déjà mère de deux enfants.

Travailler en entreprise nécessite ponctualité, politesse et entente avec les collègues. Un savoir-être qui pour certains jeunes n’est pas encore acquis. « Ils ont des freins : difficultés à affronter le monde, à sortir de la cité, de l’école, à se confronter avec le monde extérieur », analyse Catherine Daydé, prof de français détachée par l’Éducation nationale. « Ces difficultés provoquent une remise en question, un sentiment de danger et souvent un comportement de fuite ». Dans ces cas-là, les formateurs cherchent une entreprise plus familiale, retravaillent avec le jeune son projet pour que naisse une véritable motivation.

Hakim Kadri est responsable de la vie sociale et du secteur professionnel. À l’arrivée du jeune, il lui propose de construire son projet. Pour cela, il utilise les mêmes outils que les centres de bilan de compétences : mise en évidence des centres d’intérêts, des savoir-faire, des conditions de travail recherchées, des qualités personnelles : « Par un champ large, nous arrivons à des motivations plus pointues », affirme-t-il. La première formulation du projet peut évoluer, changer : « Le jeune, en allant dans différentes entreprises, rencontre du monde, élargit son horizon, voit ce qui lui plaît, ce qui lui déplaît. Au bout de quelque mois, il peut avoir une idée plus précise de ce qu’il aime ».

Une École de la deuxième chance a ouvert en décembre 2002 à Plaine Commune (communauté d’agglomération). Fin 2003, une autre verra le jour à Rosny. À l’initiative de ces créations, on retrouve la chambre de commerce et de l’industrie, les collectivités locales (qui constatent que les dispositifs d’insertion comportent des manques) et les entreprises (qui ont besoin de main d’œuvre).

« La rencontre avec l’entreprise permet au jeune de mieux définir son projet, de faire des découvertes sur lui-même qui vont lui permettre de l’affiner. Cet aspect est déterminant dans notre manière d’aborder les problèmes d’insertion professionnelle  », insiste Olivier Jospin. « Nous mettons également en œuvre une véritable pédagogie vis-à-vis de l’entreprise. Ce n’est pas à elle de s’occuper des jeunes en difficulté mais à nous de démontrer leurs potentiels et de quelle manière ils peuvent répondre aux besoins des entreprises ».

Pari réussi avec l’entreprise Ambassade Package qui accueille Terry dans son service après vente. « Désormais, il nous apporte une aide. Le fait qu’il ait un petit niveau de formation n’est pas le plus important car il est motivé, et l’objectif est de lui faire bénéficier de notre savoir-faire, de notre expérience. À long terme, il aura autant de chance qu’un autre de faire partie de notre société. Je crois à la jeunesse et à ce qu’elle peut nous apporter. Je pense sincèrement qu’il faut lui faire confiance et la former », témoigne Azzedine Tebaa, ingénieur commercial.

Le conseil régional, le conseil général, le Fonds social européen (FSE), la chambre de commerce, la ville de la Courneuve et l’agglomération de Plaine Commune financent l’École de la deuxième chance. Les jeunes, stagiaires de la formation professionnelle, perçoivent une aide de 305 euros par le conseil général. La CAF et des fonds de la Politique de la ville peuvent apporter un complément.

_En 2002, l’École de la deuxième chance a accueilli 77 jeunes. Son réseau est constitué de 250 entreprises. S’il est encore trop tôt pour évaluer le taux de réussite des Écoles de la deuxième chance de Seine-Saint-Denis, on peut s’intéresser à celui de l’école de Marseille [3], la première créée en France. Depuis fin 1997, elle a accueilli un millier de stagiaires et obtenu un taux de réussite de 61 %. « Ce chiffre recouvre des insertions professionnelles directes - contrats d’alternance et contrats de travail de droit commun – (50 %) et des entrées dans le système traditionnel de formation qualifiante ou diplômante (11 %) », explique Lionel Urdy, le directeur.

Abandons et démissions (14 %), exclusions (7 %) et personnes inactives ou toujours en recherche d’emploi à l’issue du parcours (18 %), composent les « non-réussites ». « Ces chiffres incluent les « non-réponses », à savoir les stagiaires qui disparaissent après un abandon, une exclusion, voir à la fin de leur parcours. Malgré les efforts faits par notre école pour suivre les stagiaires, certains partent sans laisser d’adresse, y compris à leur mission locale de rattachement », précise Lionel Urdy.

L’École de la deuxième chance, inscrite dans un projet européen de lutte contre l’exclusion, affiche des résultats positifs dans plusieurs pays de la communauté européenne où existent 14 écoles de ce type [4]. À la Courneuve, Colombe, 23 ans, apprécie l’expérience. «  À 16 ans, j’ai arrêté l’école suite à des problèmes familiaux. Sans qualification, j’ai travaillé dans différents domaines : auprès de personnes âgées, dans les secteurs de la vente et du télé -marketing, mais rien ne me plaisait. Une publicité sur l’École de la deuxième chance m’a incitée à m’y inscrire en septembre 2002. Au départ, je n’avais aucun projet, si ce n’est de reprendre mes études ». Colombe s’accroche : « Dans mon entourage, personne ne voyait l’intérêt pour moi de retourner à l’école ». Aujourd’hui, elle souhaite passer le DAEU (Le diplôme d’accès aux études universitaires) et faire des études supérieures pour travailler «  dans le social ». Une deuxième chance lui est enfin donnée.


[1École de la deuxième chance - 17, rue Edgard Quinet - 93210 La Courneuve. Tél. 01 48 36 51 50

[248 % des élèves ont interrompu leurs études avant l’obtention d’un CAP ou d’un BEP, 22 % à la fin de la troisième, 4 % à la fin de la scolarité obligatoire, 4 % avant le bac et 21 % à un autre moment

[4Pour l’Europe : http://www.e2c-europe.org


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