N° 737 | du 20 janvier 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 20 janvier 2005

L’Arbre vert : un lieu de soutien à Paris

Katia Rouff

Thème : Adoption

Les enfants de moins de six ans viennent dans cet espace chaleureux avec leurs parents adoptifs, un lieu de soutien à la parentalité et à filiation adoptive Une équipe composée de pédopsychiatres, psychologues, assistante sociale les encourage à jouer en famille et à trouver eux-mêmes des réponses aux nombreuses questions qu’ils se posent

La filiation adoptive ne va pas de soi. Aussi en 2001, l’association Enter crée-t-elle l’Arbre vert, [1] un lieu de socialisation et de prévention des troubles de la filiation pour les enfants adoptés de moins de six ans accompagnés de leurs parents. On retrouve dans l’adoption la notion de greffe — traduction du mot enter — qui a besoin de soins très attentifs pour prendre. À l’initiative du projet, trois femmes : Élisabeth Fortineau-Guillorit, Hana Rottman, pédopsychiatres et Colette Antoine-Schiltz, assistante sociale. Fortes de leur expérience professionnelle auprès d’enfants précocement séparés de leurs parents et confiés à une famille d’accueil après un séjour en pouponnière, elles créent ce lieu en s’inspirant de la Maison verte de Françoise Dolto.

Un important partenariat

Les familles sont orientées à l’Arbre vert par les services d’adoption des conseils généraux, des associations comme Enfance et familles d’adoption, la Mission de l’adoption internationale, la Consultation filiations (Cofi), l’École des parents, les services de protection maternelle et infantile (PMI), les crèches et haltes-garderies de la ville de Paris, les travailleurs sociaux, orthophonistes, le bouche à oreille…
L’Arbre vert est sollicité après le jugement d’adoption plénière. Le département du 92, sollicite l’Arbre vert avant l’adoption afin que les parents puissent élaborer leur demande auprès de professionnels. L’équipe met actuellement en place des groupes de parole pour la période d’attente entre l’agrément et l’arrivée de l’enfant.
La caisse d’allocations familiales de Paris, la Direction générale de l’action sociale, la DASS, la mairie de Paris et le Conseil général de Seine-Saint-Denis financent ce projet à hauteur de 52 000 euros. En 2003, soixante familles ont fréquenté le lieu.

« Même si elle a beaucoup de points communs avec une parentalité biologique, la parentalité adoptive a des particularités, souligne Élisabeth Fortineau-Guillorit. Aussi, à l’Arbre vert, parents et enfants peuvent-ils aborder leur expérience et questionnement avec des professionnels susceptibles de réfléchir avec eux, de les aider à trouver des réponses. Cependant, cet espace ne propose pas de soin  ». Si la parentalité biologique n’est pas acquise d’emblée, se construisant tout au long du développement de l’enfant et de la vie des parents, il en va de même pour les situations d’adoption. La parentalité adoptive ne s’inscrit pas dans le biologique mais dans le juridique, l’affectif et le psychique. Pour les parents comme pour les enfants, des événements de l’histoire personnelle respective vont contribuer à construire parentalité et filiation. Or, certains de ces événements peuvent devenir des facteurs de risque qui jalonneront les étapes du développement psychoaffectif de l’enfant.

Jouer ensemble et s’apprivoiser

L’Arbre vert est situé dans les locaux de la caisse d’allocations familiales (CAF) du XXe arrondissement parisien. Armelle Galin et Camille Masson, psychologues cliniciennes animent ce lieu chaleureux. « Nous encourageons les parents à jouer avec leur enfant, à se découvrir en tant que parents. Les enfants initient des choses par le jeu sur lesquelles nous mettons des mots, si nécessaire, explique Camille Masson. Nous aidons également les parents qui ont un questionnement par rapport à leur enfant mais n’apportons jamais de réponses toutes faites ». Elle cite l’exemple d’une petite fille de trois ans vivant seule avec sa mère adoptive qui un jour a réagi de manière disproportionnée à une remarque anodine de sa mère : « Quand le reste du groupe est parti, nous avons réfléchi avec la mère à ce qui a pu choquer l’enfant dans ses propos, mais nous restons très prudents, respectons la fragilité, le rythme des parents adoptifs, ce qu’ils sont prêts à entendre ».

L’équipe observe l’évolution des liens, de la sécurité intérieure, de la confiance en soi des enfants et de leurs parents. Une évolution qui demande du temps, comme pour ce petit garçon de cinq ans venu pour la première fois à l’Arbre vert avec sa petite sœur, cinq mois après leur arrivée d’Afrique. Il avait d’énormes difficultés à quitter le lieu, « s’effondrait littéralement » à chaque départ, se cachait sous la table. Les départs ravivant la séparation d’origine, cet enfant se sentait mal à chaque moment de transition de la journée mettant à rude épreuve la patience maternelle.

Pendant quelques semaines les accueillantes ont relayé la mère pour aider l’enfant à partir puis elles ont eu l’idée de lui offrir un petit morceau de la grosse bobine de ficelle colorée avec laquelle il jouait tout le temps. Elle lui servait à attacher les objets ensemble (la table à la chaise…), il la déroulait quand il quittait la pièce… « Ce petit morceau de ficelle qu’il pouvait emporter partout avec lui symbolisait le lieu et l’assurance de tout retrouver lors de sa prochaine visite, raconte Camille Masson. Après quelques semaines d’utilisation du morceau de ficelle il quittait l’Arbre vert avec une autre parade. Il demandait à sa mère de fermer les yeux, mettait son manteau pour lui faire une surprise, bref devenait actif dans le départ. La mère a compris que le comportement de son enfant ressemblait à celui d’un bébé en pleine détresse lorsqu’il refusait de quitter un lieu. Nous avons verbalisé ces choses et l’enfant s’est apaisé ».

Les parents, à travers celui des accueillants, portent un autre regard sur eux et leur enfant. Les psychologues les encouragent à se faire confiance. Car « malgré l’obtention d’un « agrément « , le plus souvent le parent adoptant doute de ses capacités » explique Élisabeth Fortineau-Guillorit. Il se sent fragilisé, assure-t-elle, par le comportement de l’enfant souvent en décalage avec celui des camarades de son âge : « Les enfants adoptés qui ont vécu en pouponnière n’ont pas toujours le même niveau de développement que les autres. On peut constater chez eux des régressions car ils ont envie de vivre ce qui leur a manqué quand ils étaient bébé. Il est important que les parents supportent cette régression. Ce décalage est normal et se rattrape. Notre mission est de soutenir les parents dans ce temps nécessaire » conclut la pédopsychiatre. L’équipe suggère aux parents qui le peuvent de prendre un congé parental afin de tisser des liens, s’adapter les uns aux autres, apprendre à vivre ensemble.

D’ailleurs, les adolescents adoptés témoignent de leur regret de n’avoir pas pu bénéficier de ce temps gratuit et fondamental. Les enfants adoptés ont souvent une très grande capacité d’adaptation : ils arrivent d’un pays lointain — 80 % des enfants ont été adoptés à l’étranger — ont dû prendre l’avion, rencontrer leurs nouveaux parents, changer de langue…. « Une adaptation un peu excessive dont on se méfie, indique Armelle Galin. Les enfants se moulent trop souvent dans la vie des parents sans rien manifester. Certains ne pleurent que s’ils se cognent. Ils sont blindés même s’ils ont des comportements qui signalent une souffrance comme les troubles du sommeil ou l’agressivité à l’école ». L’Arbre vert reçoit aussi de nombreuses familles monoparentales pour lesquelles il joue le rôle de tiers.

Les entretiens individuels

Lorsqu’elles observent des difficultés, les psychologues veillent à ce qu’elles ne s’installent pas et orientent les familles pour des entretiens individuels vers les deux pédopsychiatres de la structure. Ces entretiens fonctionnent en complémentarité ou indépendamment de l’Arbre vert. Ils s’adressent également aux adolescents et jeunes adultes. Les parents expriment un certain nombre de préoccupations, notamment la difficulté de parler à l’enfant de l’origine de sa procréation. Les enfants adoptés avant douze mois s’imaginent ou se persuadent qu’ils sont nés de leurs parents adoptifs et pour en avoir confirmation les interrogent à leur manière, toujours indirecte, même s’ils ont été informés de leur adoption.

D’autres parents, bien que convaincus de l’importance de dire à l’enfant qu’il n’est pas né d’eux-mêmes ont peur de le blesser ou d’en être moins aimés. L’adoption renvoie l’enfant à la question de l’abandon et l’adulte à celle de son infécondité parfois insuffisamment acceptée. Vers cinq, six ans, l’enfant intègre qu’il n’est pas né de ses parents et peut traverser une période de tristesse en réalisant que ses géniteurs l’ont abandonné. Une tristesse que les parents ont du mal à soutenir. Ainsi le travail des pédopsychiatres à l’Arbre vert consiste à soutenir les adultes au niveau de leur capacité parentale et à proposer à l’enfant un travail de restauration narcissique. Ces difficultés chez l’enfant nécessitent parfois une orientation vers un psychothérapeute en ville.


[1L’Arbre vert - 4, rue d’Annam - 75020 Paris. Tel. 01 47 97 89 19.
Horaires d’ouverture : lundi de 15h 30 à 18h 30 et mercredi de 9 h à 12 heures


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