N° 913 | du 22 janvier 2009 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 22 janvier 2009

L’ASE des Deux-Sèvres invente un livret d’accueil en BD

Jacques Trémintin

Thèmes : Enfance, Usager, Ecriture

Le service de l’aide sociale à l’enfance du conseil général des Deux-Sèvres a obtenu carte blanche pour créer un livret d’accueil pertinent. Pendant deux ans, trente-cinq personnes représentatives de l’ensemble du service se sont retrouvées régulièrement pour imaginer et mettre en forme la formule choisie : une bande dessinée, réalisée par un dessinateur. Deux ans qui auront permis l’aboutissement d’un livret d’accueil original et primé, et donné aux agents le plaisir de se découvrir et de travailler ensemble.

La loi 2002-2 rénovant l’action sociale et médico-sociale a prévu toute une série d’outils destinés à placer l’usager au cœur du dispositif : contrat de séjour, conseil de la vie sociale, charte des droits et libertés, nomination d’un conciliateur ou d’un médiateur, mais aussi un livret d’accueil [1]. La forme de ce document, qui est remis au moment de l’admission, est laissée au libre choix de chaque institution, du moment qu’il présente son fonctionnement, son organisation et les services qu’elle propose.

Pour une curieuse raison, les conseils généraux, et plus particulièrement leurs services de l’aide sociale à l’enfance (ASE), pourtant chef de file de l’action socio-éducative, ne se sentent pas concernés par une réglementation… qu’ils sont chargés de faire appliquer aux autres ! Ce qui n’a pas empêché un certain nombre de ces collectivités de choisir d’appliquer non la lettre de la loi mais son esprit. Les conseils généraux de l’Ille-et-Vilaine et du Morbihan ont édité chacun leur livret d’accueil, mais l’action engagée entre 2004 et 2006 dans le département des Deux-Sèvres est particulièrement exemplaire.


Une direction complice

Il est rare qu’une action innovante puisse se dérouler sans la persévérance et le charisme d’un pilote ou d’un groupe de personnes résolues qui gardent le cap, quelles que soient les intempéries. Dans les Deux-Sèvres, la personne ressource qui a porté le projet s’appelle Anne-Marie Illera [2]. Elle est psychologue clinicienne et travaille depuis 1989 à l’ASE, au sein de la direction de la prévention, de l’action sociale et de la santé (DIPAS).

Compte tenu de ses expériences et de ses compétences dans le domaine, elle s’est vu confier, en 2004, un mi-temps comme chef de projet. Sa fiche de poste ? Proposer, concevoir et mettre en place des outils intéressants de prévention et de lutte contre les maltraitances. La loi 2002 vient de sortir. Anne-Marie Illera jette son dévolu sur le livret d’accueil et vérifie l’applicabilité de ce support à l’ASE (lire l’interview). À peine déçue, quand elle apprend que les conseils généraux n’ont pas l’obligation de se doter d’un tel outil (mis à part pour les foyers de l’enfance et les lieux de vie), elle décide néanmoins, après accord de sa direction qui soutient cette manière de voir et de faire, de se lancer dans le projet. Elle n’a pas d’idée préconçue sur la forme que cela pourra prendre. Elle commence par proposer aux personnels de son service une réunion de présentation de la loi.

À l’issue de sa conférence, elle en profite pour lancer un appel à candidature pour la constitution d’un groupe de travail. Sur les cent-soixante personnes présentes, soixante se portent volontaires. Gros succès d’estime. Mais cela fait bien trop pour travailler de façon efficace.


Acte 1 : se connaître

Anne-Marie Illera refusant le principe de sélection des personnes intéressées, renvoie à chaque profession le soin de désigner chacune deux représentants. Parmi les trente-cinq personnes qui se retrouvent finalement, le 25 mars 2004, pour la première rencontre du groupe de travail, sont représentés les assistantes familiales, les éducateurs, les assistantes sociales, les puéricultrices, les cadres, les psychologues, les administratifs, les lieux de vie, les maisons d’enfants, le foyer départemental de l’enfance… bientôt rejoints par les partenaires extérieurs : l’association deux-sévrienne de protection judiciaire de la jeunesse, les établissements d’accueil, les avocats et même, pour certaines séances, le juge des enfants. Le rythme des rencontres est alors fixé à deux réunions par mois. Toute personne connaissant la charge de travail en protection de l’enfance mesurera la lourdeur que peut représenter un tel engagement. Une vingtaine de participants, à chacune des séances, vont vivre l’aventure jusqu’à son terme, se déplaçant aux quatre coins du département.

Les trois premiers mois vont ressembler à une véritable pataugeoire. Chacun intervient de son point de vue. Anne-Marie Illera opte délibérément pour le respect de ce temps nécessaire. Elle aurait pu, sinon manipuler, au moins induire le groupe pour l’amener sur ce qu’elle voulait faire. Mais, pour elle, pas question de transformer, comme cela se passe si souvent, un groupe de travail en chambre d’enregistrement et/ou alibi d’un chef de projet ayant de toute façon finalisé la démarche engagée. Ces moments de libres échanges et de débats ouverts, semblant n’aboutir à rien, ont pu déranger certains participants habitués à des procédures bien plus cartésiennes.

_ Acte 2 : l’idée géniale

Anne-Marie Illera témoigne : « L’animatrice du groupe que j’étais alors, s’inquiétait des risques d’impasse. La psychologue que je suis toujours savait que c’était ainsi qu’il fallait procéder : pour construire un outil représentatif et pertinent, on doit toujours respecter là où les personnes veulent aller et non chercher à les amener sur son propre terrain. » Toutefois, la sensation de faire du sur-place ne s’accompagna toutefois pas d’un retrait des participants. Il devait donc bien se passer quelque chose. Le regard rétrospectif porté aujourd’hui par les acteurs qui ont vécu cette période est unanime : sans ce temps mis à profit pour tisser une confiance réciproque et comprendre les logiques des uns et des autres, l’action engagée ensuite aurait été bien moins efficace. Rien ne semblait avoir été fait en trois mois… et pourtant tout l’avait été ! Les fondations du groupe venaient d’être posées.

L’été 2004 fut l’occasion de réfléchir aux différentes propositions concrètes du groupe : réaliser un CD ou un DVD ou une autre forme encore ? Finalement c’est Fabien Adam, du service communication du conseil général qui aura l’idée de génie : une bande dessinée. Un dessinateur résidant dans le département est contacté. Jean-Philippe Pogut n’en était pas à son coup d’essai. Il avait déjà publié deux albums. Il ne connaissait absolument rien à la protection de l’enfance, mais fut tout de suite enthousiasmé par le projet. La proposition soumise au groupe le séduisit aussitôt : le 23 septembre 2004 eut lieu la première rencontre entre le groupe et l’illustrateur. Commençait une collaboration riche et fructueuse qui allait durer dix-huit mois.


Acte 3 : la réalisation

L’objectif que se fixe alors le groupe est bien de réaliser un vrai album de bande dessinée. Le livret aurait donc quarante-huit pages. Il fallait utiliser des vrais personnages de BD. On ferait donc intervenir l’héroïne du premier album de Jean-Philippe Pogut : Mahona. Il était en effet plus intéressant de prendre un personnage qui existait déjà « dans la vraie vie » plutôt que de créer de toutes pièces un personnage ASE et de reproduire ainsi l’exception ASE. Lors d’une séance de casting restée dans toutes les mémoires, le dessinateur a présenté les personnages de la bande dessinée (lire la présentation des personnages). Pour camper le juge, le référent, la puéricultrice ou l’avocat, il a croqué certains membres du groupe ! Chaque esquisse fera l’objet d’une discussion serrée : fallait-il que Jeanne, l’adolescente placée, porte un piercing au nombril ? La mensuration des seins des femmes représentée avait tendance à être des plus opulentes : ne fallait-il pas la ramener à de plus justes proportions ? La mère de Jeanne était initialement dessinée de façon très stigmatisante, genre « mère indigne ».

Ne fallait-il pas lui donner une apparence plus ordinaire ? La scène la plus délicate sera celle montrant le père une ceinture à la main. Comment suggérer, sans choquer, tout en n’induisant rien de précis ? Ce n’est qu’après une scène mimée dans le bureau d’Anne-Marie Illera, que Jean-Philippe Pogut aura l’inspiration. Première vignette : Jeanne se confie à une amie qui l’entraîne voir un adulte. Seconde vignette : des bulles remplies de questions sortent de la fenêtre d’un immeuble. Troisième vignette : l’amie incite Jeanne à répéter ce qu’elle lui a dit. Dans un coin, une pendule indique 14h45. Dans les vignettes suivantes, des bribes de parole s’égrènent : la même pendule annonce 14h56, puis 15h 39, enfin 15h 50. Dernières vignettes : l’adulte remercie Jeanne de lui avoir parlé, puis lui explique qu’il va faire un signalement.


Acte 4 : le produit final

Pour le lecteur, une telle suite peut sembler banale. Cette page, comme toutes les autres, ont pourtant nécessité beaucoup de travail et d’échanges entre l’illustrateur et le groupe de travail. Sans compter le texte proposé au groupe par Anne-Marie Illera. Allez demander à des travailleurs sociaux ou à des psychologues de fournir trois lignes de présentation succincte de leur profession, à placer dans la galerie de portraits de la page 17 ? Ils en proposent vingt pages ! Au fur et à mesure de son cheminement, le groupe de travail a souhaité partager avec ses collègues : deux réunions seront organisées dans chacune des six circonscriptions que compte le département. Mais, il a aussi ressenti le besoin de vérifier auprès des principaux concernés la pertinence de leur production : un groupe d’une dizaine d’enfants de tout âge fut ainsi constitué et régulièrement consulté.

Des visites seront organisées dans des lieux de vie et des établissements. Grâce à cette navette permanente, le groupe aura évité de travailler en vase clos et réussi à coller au plus près de la sensibilité du public concerné.
Tout ce travail aboutira à un produit esthétiquement de grande qualité, mais aussi très ludique et interactif. Chaque enfant peut le lire dans l’ordre qu’il souhaite et aller directement à une page qui l’intéresse plus grâce à une baguette magique. Il peut, à plusieurs occasions, dessiner ou écrire sur l’album qui lui a été remis personnellement. La lecture est possible à tout âge, qu’il sache lire ou non (grâce à un code couleurs), l’accompagnement par un adulte lui est à plusieurs reprises conseillé.


Acte 5 : la distribution

Anne-Marie Illera a mis un point d’honneur à organiser six goûters, à des dates différentes, à travers tout le département (correspondant aux six circonscriptions de la DIPAS) plus un septième de rattrapage pour ceux qui n’avaient pu être là le jour prévu. Tout au long du mois de février 2006, six cent-cinquante enfants placés à l’ASE se sont ainsi retrouvés. Une présentation leur a été faite du livret d’accueil. Puis, chacun a été reçu à une grande table par la personne s’occupant de son dossier, qui a inscrit son nom et son prénom dans l’album, avant de le lui remettre officiellement.
Les enfants se sont très vite appropriés leur livre. Certains l’amènent partout (chez leurs parents, à l’école ou chez le psychologue). L’un dort même avec. L’album semble même avoir parfois des vertus apaisantes, servant d’objet cathartique et de support de leur histoire et de leur souffrance.

Le livret a également été proposé aux jeunes majeurs. Le succès obtenu auprès tant des enfants, de leurs parents, que des professionnels a dépassé la seule ASE et le département des Deux-Sèvres. Anne-Marie Illera a reçu jusqu’à vingt-cinq appels téléphoniques par jour de toute la France, sans compter les multiples courriers et mails qui ont tous reçus une réponse. Si les demandes continuent d’arriver à un rythme constant, aujourd’hui, l’effervescence est un peu retombée. Reste un livret d’accueil, comme il n’en existe nulle part ailleurs, produit par un groupe pluridisciplinaire qui aura mené un travail exemplaire. Au point de rendre peu compréhensible à l’observateur extérieur la déshérence qui semble frapper aujourd’hui une telle expérience.


Ce que dit la loi

L’article L. 311-4. du code de l’action sociale et des familles précise : « Afin de garantir l’exercice effectif des droits et notamment de prévenir tout risque de maltraitance, lors de son accueil dans un établissement ou dans un service social ou médico-social, il est remis à la personne ou à son représentant légal un livret d’accueil auquel sont annexés une charte des droits et libertés de la personne accueillie (…) et le règlement de fonctionnement. »

La circulaire DGAS du 24 mars 2004 précise le contenu possible de ce livret : la situation géographique de l’établissement, les noms de ses responsables, son organisation générale, voire son organigramme, les garanties souscrites en matière d’assurance, les principales formalités administratives d’admission et de prise en charge, les formes de participation prévue pour les usagers et leurs familles, les coordonnées du médiateur, ainsi que celles de l’autorité judiciaire à l’origine de l’éventuelle mesure éducative.


À la rencontre des personnages

Plutôt que de s’adresser directement à l’enfant, le choix a été fait de raconter le récit d’un héros qui l’accompagnerait dans sa découverte de l’ASE. Il va ainsi rencontrer :

• Mahona : l’héroïne de l’album n’a pas été inventée pour l’occasion. Elle existait bien avant l’idée du livret d’accueil. Elle a été crée par l’illustrateur Jean-Philippe Pogut en 2004 dans un album Monstrueuses Vacances. Cette malicieuse petite fille au visage expressif sert de guide pendant toute la bande dessinée…

• Simon : ce petit garçon âgé de 6 ans est en accueil provisoire. Sa maman a beaucoup de difficultés à s’occuper de lui au quotidien. Elle a donc signé un contrat administratif. Mahona va à la rencontre de Simon qui accepte de lui raconter son histoire. A la fin de l’album, l’enfant finira par retourner vivre chez sa mère.

• Jeanne : âgée de 14 ans, cette adolescente a subi de la part de son père des mauvais traitements, sans qu’à aucun moment on n’en connaisse la nature. Elle a été placée sur décision judiciaire. Elle aussi va confier son histoire à Mahona.

• Monsieur Kicé : Monsieur Kicé tout est appelé à la rescousse, dès qu’il est question de quelque chose d’un peu plus compliqué. Il se déplace par magie de page en page. Certaines, intitulées « pour en savoir plus » abordent en profondeur des sujets comme les relations avec la famille, les lieux d’accueil, les décisions du juge, le contrat d’accueil… Pour rendre la lecture plus agréable, Monsieur Kicé y est montré dans des situations cocasses : en train de se préparer à sortir… et descendant la rampe de l’escalier à califourchon, donnant des explications, tout en se faisant un hamburger… qui devient aussi haut que le plafond. Monsieur Kicé clôt l’album, occupé à calculer sur le mur l’équation mathématique qui permettra de mettre définitivement fin aux placements. À noter que monsieur Kicé peut être joint par Internet puisqu’il possède une adresse e-mail !!!

• Un nounours a été choisi comme voix off pour donner des conseils pendant la lecture : « Jeanne va te raconter son histoire, mais c’est son histoire bien sûr, chacun a une histoire différente » ou encore « si tu veux, marque à ta façon la case qui correspond à ton histoire »

• Il existe aussi une baguette magique qui, lorsqu’elle apparaît, indique d’autres pages qui traitent du même sujet. La lecture est facilitée par un code couleurs : rose pour l’accueil judiciaire et orange pour l’accueil provisoire.

Dense et riche, touffu et détaillé, Rencontres ne se lit pas en une seule fois. Il se parcourt, se picore ou se dévore. On y revient, on s’y attarde ou on s’en éloigne momentanément. Ce n’est pas un livre de chevet, c’est un livre de référence qu’on va chercher quand on en a besoin. L’enfant peut y retrouver tout ou partie de son histoire. L’album lui appartient. Il peut le garder, le prêter, le montrer, le cacher… Ce livret d’accueil original peut recevoir toutes les projections, les haines, les désespoirs et aider l’enfant à se mettre à distance d’un passé parfois bien pesant. Mais au-delà de toutes ces fonctions, il a un avantage essentiel : celui d’exister !

« Le plaisir que nous avons pris à travailler ensemble »

Rencontre avec Anne-Marie Illera, psychologue clinicienne et personne ressource qui a porté le projet du livret d’accueil au sein du service de l’aide sociale à l’enfance.

Quelles sont les conditions qui selon vous ont présidé au succès de cette opération ?

La première condition est, je crois, la confiance dont j’ai bénéficié : on m’a laissé carte blanche. En tant que chef de projet, j’ai été mandatée pour accomplir ce travail et j’ai pris bien soin de rendre compte régulièrement, à mon directeur, de tout ce qui était mis en œuvre. J’ai dépensé beaucoup d’énergie pendant ces deux années. Mais le résultat obtenu justifie cet important investissement. La seconde condition de ce succès, c’est la pleine liberté avec laquelle nous avons pu agir. On ne nous a fixé aucune contrainte de temps, d’échéances, de rythme de travail ou de coût financier. Cela a permis à chacun de développer toute sa créativité. Troisième condition qui me semble essentielle, c’est la totale transparence dans laquelle ce travail a été mené et l’aller-retour permanent assuré entre le groupe de travail et toutes celles et tous ceux qui l’entouraient : on a travaillé en osmose avec les enfants, les établissements et les familles d’accueil.

Mais, je voudrais insister sur un dernier point qui me tient à cœur : le plaisir que nous avons pris à travailler ensemble. Je sais que ce n’est guère académique d’évoquer cette dimension, pourtant essentielle à mes yeux, de satisfaction dans le travail social. Mais je crois que tous les membres du groupe gardent un souvenir extrêmement agréable de ce temps de travail que nous avons partagé pendant dix-huit mois au rythme de deux réunions par mois. Cela a constitué un espace de parole, d’échange et de partage dont on ne peut que regretter la disparition aujourd’hui. Cela n’a fait que confirmer la conviction que j’ai sur l’ASE : il faut arrêter de s’enfermer dans le misérabilisme. Même si nous côtoyons des situations terribles, il s’y passe aussi des choses superbes. Les enfants, les parents et les professionnels ne sont pas que des victimes. Ils sont aussi tous des personnes formidables, pleines de ressources.

Etes-vous satisfaite du résultat ?

Nous avons eu un excellent accueil de la part tant des enfants à qui nous avons remis le livret que des familles d’accueil, des lieux de vie ou des établissements. Je crois qu’ils étaient en attente. Nous n’avions pas le droit de les décevoir. Nous avons été célébrés au niveau national avec le Coup de cœur du jury des prix territoriaux (organisé par la Gazette des Communes et la GMF) qui nous a été remis le 21 novembre 2006 des mains du ministre de la Fonction publique de l’époque. Mais, il n’y a pas que l’aboutissement qui compte. Il y a aussi tout le cheminement qui y a amené. D’un point de vue de pure efficacité comptable, il eût été bien plus pertinent de confier ce travail à un cabinet de communication qui aurait obtenu un résultat certes plus académique, mais bien plus rapide et plus économique en temps dépensé.

Mais, c’est sans compter sur la formidable mobilisation des membres du groupe qui ont appris à se connaître, à s’écouter et à partager un travail en commun. Cet espace d’échange nous aura toutes et tous apporté un grand enrichissement, au point de nous donner envie de repartir ensemble sur un autre projet. C’est important que les services ASE mettent en place ces espaces de travail le plus souvent possible, pour donner du sens à notre travail, tisser des liens professionnels, travailler à une culture commune, et nous procurer, malgré tout, du bien-être à travailler sur des situations souvent si complexes et dramatiques : il y va de la bientraitance des équipes.

Justement, y a-t-il des suites de prévues ?

Nous avons reçu un intérêt tout particulier des autres conseils généraux pour notre démarche. Beaucoup nous ont demandé de leur envoyer notre bande dessinée, certains affirmant leur souhait de produire le même type de livret. Non seulement nous serions enchantés d’être copiés, mais nous avons pris des mesures pour que cela soit possible techniquement : le contrat signé avec l’imprimeur de l’ouvrage prévoit qu’il puisse être édité en personnalisant certaines pages. Pour ce qui est du groupe de travail, nous avions beaucoup de projets. Nous avons mené à bien le livret d’accueil pour les enfants. Il est normalement remis au moment de la commission d’accueil : chaque enfant intègre son lieu de placement avec sa BD.

Le groupe aimerait beaucoup continuer le travail engagé et s’atteler à l’élaboration d’autres outils, tel que cela avait été prévu. Dès à présent, un marque-page spécifique à chaque lieu d’accueil, destiné à être joint au livret est prêt. Il n’attend plus que l’ordre d’impression. Parmi les projets, il y avait aussi un livret d’accueil ou guide, à l’intention des parents, ainsi que la réalisation des carnets de vie, documents destinés à suivre l’enfant tout au long de son séjour à l’ASE. Nous pensions aussi expérimenter un conseil de la vie sociale, à l’ASE. Nous aurions été les premiers en France, à étendre ainsi l’application de la loi 2002-2 pour une meilleure prise en compte des usagers. Vous voyez, nous avons beaucoup d’idées…


Dommage que cet outil soit sous-utilisé

- Témoignage

J’ai participé au groupe de travail dès le début. J’y suis venu très sceptique. Je ne croyais pas qu’il puisse sortir d’une institution comme l’ASE quelque chose d’aussi génial. C’est tellement marginal de faire travailler ensemble des gens qui ne se croisent jamais. J’ai continué à être très dubitatif, lors des trois premiers mois. J’avais l’impression qu’on allait déboucher sur rien. Quand cela a commencé à prendre forme, je suis passé de l’incrédulité à l’enthousiasme. Je suis toujours venu avec plaisir. Aujourd’hui, après le changement de majorité au conseil général, tout semble bloqué. Anne-Marie Illera a même perdu son mi-temps de chef de projet. Je ne pense pas qu’il y ait une volonté politique d’enterrer tous ces projets mais, au contraire, une absence de volonté qui, du coup, laisse aux subalternes la possibilité d’exprimer des « toutes puissances » mal venues. Il n’empêche que ce livret existe, qu’il est connu et reconnu nationalement et qu’il sera difficile de l’enterrer.

C’est quand même curieux de se dire que tout le monde nous envie ce livret et que le département qui l’a produit l’utilise de façon marginale (il commence à ne plus être distribué aux nouveaux enfants accueillis).
C’est en général toujours le même scénario : quand il y a quelqu’un qui veut mener une action généreuse, soit il se pervertit, soit il est cassé, soit il s’en va très vite.

Jacques Benoît, permanent d’un lieu de vie à Bouillé-Loretz (79) depuis 1986, président de la fédération nationale des lieux de vie


[1Ce que dit la loi

L’article L. 311-4. du code de l’action sociale et des familles précise : « Afin de garantir l’exercice effectif des droits et notamment de prévenir tout risque de maltraitance, lors de son accueil dans un établissement ou dans un service social ou médico-social, il est remis à la personne ou à son représentant légal un livret d’accueil auquel sont annexés une charte des droits et libertés de la personne accueillie (…) et le règlement de fonctionnement. »

La circulaire DGAS du 24 mars 2004 précise le contenu possible de ce livret : la situation géographique de l’établissement, les noms de ses responsables, son organisation générale, voire son organigramme, les garanties souscrites en matière d’assurance, les principales formalités administratives d’admission et de prise en charge, les formes de participation prévue pour les usagers et leurs familles, les coordonnées du médiateur, ainsi que celles de l’autorité judiciaire à l’origine de l’éventuelle mesure éducative

[2Contact : Anne-Marie Illera Tél. 05 49 06 79 79 - mail : anne-marie.illera@cg79.fr
Le livret d’accueil est téléchargeable sur le site du conseil général