N° 901 | du 16 octobre 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 16 octobre 2008

« Je trouve extrêmement risqué de généraliser ce type d’intervention »

Propos recueillis par Caroline Lefebvre

Pierre Lamothe est le chef du service médico-psychologique régional (psychiatrie en milieu pénitentiaire) de Lyon.

Que pensez-vous de l’expérience de groupe de parole pour délinquants sexuels mise en place au SPIP de Besançon ?

Je connais bien les responsables du SPIP de Besançon, je sais que ce sont des professionnels de grande valeur et qu’ils mènent cette expérience dans un esprit positif. Mais je trouve extrêmement risqué de généraliser ce type d’intervention. Le cadre reste trop flou. Les conseillers d’insertion et de probation (CIP) auront forcément la tentation d’adopter une approche psychologique alors que ce n’est pas leur rôle. Conduire quelqu’un vers la maturité, l’aider à adopter une position adulte et respectueuse de l’autre, cela relève d’un travail très spécialisé de psychiatre formé à l’abord de la délinquance sexuelle.

Le suivi individuel semble souvent mener à une impasse.

Je ne crois pas que le groupe de parole présente un avantage par rapport au suivi individuel. D’abord, tous les délinquants sexuels n’ont pas forcément l’envie ni le besoin de parler de ce qu’ils ont fait en public. Ensuite, soit la personne suivie sera incitée à adopter un discours de surface pour être bien vue et rassurer le CIP, soit, si elle se livre honnêtement, elle risque un jugement de la part du CIP qui est quand même là dans une perspective judiciaire, avec une incidence directe sur le dossier puisqu’il est obligé d’en référer au juge. De nombreux SPIP, poussés par leur ministère de rattachement, la Justice, sont devenus agents d’exécution des peines plus que travailleurs sociaux. C’est à ces tâches qu’ils passent le plus clair de leur temps. Ces groupes de parole constituent du temps passé à une activité d’application de peine stricto sensu, cela détourne encore un peu plus les SPIP de leur mission première, l’assistance sociale (aide à la réinsertion sociale, à la recherche d’un travail, etc.).

Quelles sont les précautions nécessaires à ce type de pratique ?

Il faudrait mettre en place une seconde écoute où les conseillers puissent rapporter, dans une discussion avec des psychiatres, ce qu’ils font et ce qui se dit. Surtout, dans l’idéal, cette démarche devrait rester expérimentale, dans un esprit de réflexion sur le travail des SPIP, mais sans aucune incidence sur l’application de la peine. En tout cas, il est indispensable d’informer les participants qu’à travers ce groupe, ils sont évalués quant à leur risque de récidive. Or justement, si la personne récidive, que va devenir ce qu’elle aura dit au sein du groupe de parole ? Même si la confidentialité est préservée, comment sera interprétée après coup sa participation à ce groupe ? Les conséquences peuvent s’avérer néfastes. Le ministère de la Justice exerce une pression indéniable sur les services judiciaires pour qu’ils se passent des médecins. J’appelle au contraire à un plus grand dialogue entre psychiatres et SPIP pour réfléchir aux missions de chacun.

Cette initiative ne peut-elle pas faire avancer la prévention de la récidive ?

Dans une très large majorité, il s’agit de toute façon de petites affaires, avec un faible risque de récidive. Dans le cadre d’une obligation de soin, les SPIP peuvent se charger d’apprécier certains efforts de la personne, mais ils doivent se contenter du rapport du médecin coordonnateur, ce n’est pas à eux de s’emparer de la question du soin. Je préférerais une approche purement pédagogique, avec des informations concrètes sur l’âge légal de la majorité sexuelle, par exemple. Plus on signifie à ces gens qu’on travaille à ce qu’ils ne récidivent pas, plus ils risquent de se reposer sur nous. Le délinquant sexuel ne doit pas avoir peur du SPIP mais de lui-même et de sa conduite. Sinon, on entretient chez lui l’illusion que la lutte contre sa propre dangerosité, et donc la source de ses pulsions, est extérieure à lui-même. La loi sur la rétention de sûreté va, sur ce plan, exactement dans le même sens.


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