N° 836 | du 12 avril 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 12 avril 2007

« Je suis contente de revenir à l’école le lundi matin »

Jacques Trémintin

Six élèves assistants de service social, qui travaillent pour participer au financement de leurs études, racontent leur quotidien

Le cursus des étudiants en travail social s’étend sur trois années. Au cours de cette période, il faut se rendre à l’école pour les regroupements théoriques, mais aussi sur les lieux de stage. Aux coûts des concours d’entrée se rajoutent les frais de scolarité, d’hébergement quand la famille ne réside pas dans la ville où se situe l’école, de transports, de nourriture, sans oublier les loisirs etc. Les bourses sont là pour aider. Mais elles ne couvrent pas tout, loin de là. Le soutien financier des familles est souvent important, du moins quand celles-ci en ont les moyens. Les stratégies pour financer ses études impliquent aussi des jobs que l’on peut trouver en soirée, le week-end ou au moment des vacances.

Pour mieux comprendre comment cette réalité se vit au quotidien, six étudiants de l’École normale sociale de l’Ouest, qui préparent le diplôme d’assistant de service social [1], ont accepté de décrire comment ils s’organisent pour travailler parallèlement à leurs études. Ce qu’ils expliquent n’est en aucun cas représentatif, l’échantillon ayant été constitué sur la base du volontariat et non dans un souci de balayer la diversité des opinions et des situations. Il s’agit là simplement d’un instantané de vie proposé au lecteur pour l’aider à mieux percevoir ce que peut être le quotidien d’aujourd’hui, quand on s’engage dans une formation dans le social. Invités à dresser le profil de leur groupe, ils ont commencé par situer la catégorie socioprofessionnelle de leur famille : quatre se disent issus des classes moyennes et deux ont des parents employés. Quatre sur six bénéficient de l’aide financière de leurs parents.

Mais cela n’est pas suffisant pour faire face à leurs besoins pendant leur apprentissage professionnel. Avant même de penser comment financer leurs études, il leur a fallu commencer par passer l’étape de l’admission. Caroline a fait le choix de multiplier ses chances : « J’ai investi 1200 € pour passer six concours afin d’être sûre d’être prise au moins dans une école ». Cette stratégie a été la même pour Aurélie : « J’ai passé cinq concours la première année et deux la seconde. Chaque épreuve m’est revenue à 200 €, sans compter les frais ». Encore fallait-il avoir les moyens de tels investissements. Aucun des autres étudiants présents ne pouvait le faire.

Audrey, elle, a préféré investir dans une année de préparation aux métiers du social pour un coût de 1600 € (ce qui fait passer les chances d’être sélectionné d’une pour huit ou dix à une pour deux). Une fois accepté en première année, commencent les dépenses. Aux 790 € de frais de scolarité annuels, ils doivent rajouter un minimum de 500 € mensuels pour faire face au quotidien. Certains bénéficient de bourses nationales (dont le maximum plafonne à 3500 € annuels), départementale voire communale (un seul en reçoit) ou ont recours aux fonds d’aide aux jeunes qui peuvent délivrer des aides ponctuelles. Tous vivent en logement autonome pris en charge par les APL dans une proportion qui va d’un tiers au trois quarts (deux n’en bénéficiant pas). Aucun n’a voulu avoir recours à un prêt étudiant, ne voulant pas commencer leur vie d’adulte avec des crédits. Il ne leur restait plus qu’une solution : travailler pour payer leurs études.

Le travail et ses conséquences

Charlène travaille comme caissière : 12 heures le samedi et 30 heures les semaines où elle est en vacances, pour un salaire mensuel de 400 €. Elle se réserve le dimanche pour souffler et consacre les soirées de la semaine à travailler pour l’école. Brice, lui, a fait le choix de chercher un emploi non en semaine, mais uniquement pendant les vacances. Il trouve assez facilement des missions intérimaires comme manœuvre dans l’agroalimentaire ou en supermarché. Audrey, quant à elle, a cumulé des petits boulots : des ménages, un poste d’agent administratif, une place d’animatrice matin, midi et soir en accueil pré et post scolaire et à la cantine. Elle sort de cours ou de stage pour aller travailler. Aurélie, de son côté, s’est essayée comme équipière chez Mac Do. Elle a aussi fait du baby-sitting entre 17h et 19h trois soirs par semaine. Mais elle a dû abandonner car ces horaires étaient incompatibles avec les stages. Ses vacances, elle les passe comme ouvrière dans une chocolaterie et l’été dans l’entreprise de son père. Amandine multiplie elle aussi les emplois d’été : téléconseillère, ouvrière dans un abattoir ou dans le calibrage lors des cueillettes, tri des crevettes ou mise en rayon, garde d’enfants… Ses parents paient ses frais de scolarité ainsi que sa nourriture. Pour le reste, c’est elle qui se débrouille (voiture, téléphone, loisirs…).

Caroline travaille depuis qu’elle est majeure. Elle a commencé par être garde-malade auprès d’une personne âgée. Quand la dame est décédée, elle a fait du baby-sitting et a donné des cours. Son premier été, elle l’a passé à faire des ménages dans un hôtel. L’année suivante, elle est devenue pompiste. Chacun(e), à sa façon, a réussi à trouver un job. Le Crouss fourmille de petites annonces : « On peut trouver si on est de bonne volonté », assure Caroline. Et puis il y a le bouche à oreille (on se file des tuyaux) ou le piston. Pour autant, ce travail salarié assuré parallèlement aux études n’est pas sans peser sur leur vie d’étudiant(e). Charlène explique comment cela peut nuire à sa concentration : « Je suis contente de revenir à l’école le lundi matin, j’ai l’impression que je vais pouvoir me reposer un peu ». Brice reconnaît lui aussi, qu’au sortir des semaines de vacances au cours desquelles il a travaillé, il arrive fatigué et que son travail d’étudiant est d’autant plus difficile à assurer.

Quand Audrey sort du cumul de sa journée de formation et de travail à 22h 30, elle avoue ne pas avoir toujours le courage de se plonger dans ses cours : elle est trop fatiguée. Aurélie rejoint l’avis de ses camarades de promotion : « Le temps que l’on passe à travailler nous empêche d’être avec nos amis. » Pour une génération qui a pris l’habitude des sorties et des fêtes, cette situation nuit à la vie sociale. Quant à Amandine, elle le dit carrément : « Comment peut-on arriver fraîche et dispos quand on fait des doubles journées ? Va-t-on réussir à terminer l’année ? Je suis sûre d’une chose : on finira sur les rotules et pas un sou dans les poches ! » Caroline le reconnaît : elle a tout arrêté en troisième année, voulant privilégier la préparation du diplôme. Son objectif premier en renonçant au salariat : pouvoir à nouveau dormir ! On mesure la tension et la pression qui s’exercent sur ces jeunes gens. Leurs constats sincères pourraient les amener à de l’amertume ou de la plainte. En fait, étonnamment, il n’en est rien.

Épuisé(e)s, mais sans regret

Il y a d’abord le cri du cœur de Charlène : « J’ai eu l’occasion de travailler en usine pour mettre du poulet en barquette : plus jamais cela ! Cela motive pour suivre des études et les réussir ! » Pour autant, l’activité salariée n’est pas vécue du simple point de vue de sa pénibilité, aussi stimulante puisse-t-elle être. On sent dans le groupe d’étudiants une certaine fierté à contribuer ainsi au financement de son projet professionnel : « On ne peut compter éternellement sur nos parents pour nous entretenir », explique ainsi Charlène qui rajoute : « C’est aussi une question de milieu social certaines familles peuvent payer 5000 € par an pour l’école de commerce de leur fille. La mienne n’a pas les moyens ». « Je vois bien tout ce que mes parents dépensent pour moi ; je ne me vois pas ne pas y participer » poursuit Aurélie. On est aussi dans une logique de culture familiale : « Dans ma famille on a toujours privilégié la valeur travail », affirme Amandine. « Je viens d’une région où tous les jeunes travaillent l’été. Je n’imagine pas être le seul à ne pas le faire », renchérit Brice. Cet engagement est aussi une question d’éducation : « Mes parents ne m’ont jamais habituée à tout avoir sans faire d’efforts », conclut Caroline. Au final, malgré la fatigue accumulée qui fait peser le risque d’un manque d’investissement dans leur apprentissage professionnel, l’activité salariée ne fait pas l’objet d’un regret.

L’ensemble du groupe affirme en tirer aussi un enrichissement humain qu’il perdrait si le statut d’étudiant entraînait d’emblée un revenu. Ils n’auraient pas alors autant l’impression de participer à leur propre formation, comme c’est le cas aujourd’hui. Non, ce qui semble le plus les choquer, c’est la non reconnaissance du travail accompli pendant les stages. Rappelons que la formation en alternance comporte la moitié du temps sur le terrain auprès de professionnels en poste. Si la première année est surtout l’occasion d’une observation, dès la seconde année, l’étudiant commence à accomplir des tâches autonomes. En troisième année, très rapidement, il accomplit des actes au même titre qu’un professionnel, même s’il est supervisé en permanence. « Je préférerais être payée pour le travail que j’accomplis sur mon lieu de stage que pour les jobs que je fais à côté », explique Charlène.

Le groupe en est d’accord : il ressent une forte dévalorisation du fait que l’activité déployée sur le terrain ne soit pas indemnisée, indemnisation qui représenterait pour eux une forme de reconnaissance de la qualité déployée qui n’est validée que par une simple évaluation finale. C’est peut-être là où l’apprentissage prend tout son sens dans les métiers du social. Cette formule a l’avantage d’assurer une autonomie financière, source de sérénité et de sécurité tout en faisant correspondre le travail accompli en tant que stagiaire avec la rémunération reçue. Reste à développer une formule encore largement négligée dans le dispositif de formation des travailleurs sociaux (lire le point de vue de Jean-Marie Pierre, trésorier de l’école normale sociale de l’Ouset). Pour Charlène, Caroline, Audrey, Aurélie, Amandine et Brice, ces soucis vont bientôt disparaître, l’échéance ultime intervenant pour eux fin juin 2007. Ils passeront le relais à une nouvelle promotion, début septembre, certains étudiants devant à leur tour passer nombre de leurs soirées, week-ends et vacances à trouver les moyens de financer leurs études.


[1Il s’agit de Charlène Birot, Caroline Jeannard, Audrey Mabon, Aurélie Pouteau, Amandine Rault et de Brice Samson, étudiant(e)s de troisième année de l’ENSO de Rezé-les-Nantes


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