N° 663 | du 24 avril 2003 | Numéro épuisé

Critiques de vidéos

Le 24 avril 2003 | Un film de Thierry Reumaux & Mélanie Gailliot

J’vais l’dire

Joël Plantet

(2002 - 52 mn)
Réalisé pendant un an à l’école Françoise Dolto (Montreuil-sous-Bois, 93) et Hyppolite Taine (Villeneuve d’Asq, 59)

La Cathode
119 rue Pierre Sémard
93000 Bobigny
Tél. 01 48 30 81 60

Thème : École

Les conflits des petits et leur gestion

Dans la cour de récré des petits, soixante-dix enfants. Curieuse et ethnologique, la caméra court à ras du sol et filme les bambins hauts comme trois pommes, turbulents, joueurs, rigolards ou pleurnichards. Vivants. Une petite fille tire les cheveux d’une autre gamine, jusqu’à ce que celle-ci pleure et aille se faire consoler par l’institutrice. D’autres confrontations, voire d’autres conflits éclatent, le plus souvent en lien avec l’appropriation des jouets ou des personnes. Les « agressions » sont, semble-t-il, davantage verbales chez les filles, tandis qu’elles sont plus physiques chez les garçons.

Il s’agit alors de mettre en mots ces épisodes d’agressivité, de réguler. De so-cia-li-ser. L’adulte peut prendre deux antagonistes en pétard, faire préciser le reproche et, simplement, suggérer à l’un d’eux : « Dis-lui autrement ». Installer une relation langagière, en quelque sorte, pour les amener à être « en civilité »

Ce travail s’adresse donc à une large communauté éducative s’intéressant à la socialisation : que peut apporter l’école maternelle en matière d’éducation à la citoyenneté ? De même, le film s’attache à la question des comportements violents — peut-on parler de violence entre les enfants à la maternelle, et quel sens donner à certains gestes ? —, mais surtout à l’intervention de l’adulte : quelle place proposer à la parole de l’enfant, quelles sont les limites des pratiques actuelles, quelle formation pour quelles attitudes éducatives ?

Quelques éléments de réponse, sous forme d’outils, parfois anciens, vont émerger : le bâton de parole, par exemple, permet la gestion des prises de parole, motive, favorise l’expression, rend la relation enseignant/enfants égalitaire (l’enseignant demande aussi le bâton), installe des règles (ne pas interrompre l’autre, etc.). La causette, initiée par Célestin Freinet et utilisée en pédagogie institutionnelle, s’organise sous ses différentes formes — causette du matin, conseils, Quoi de neuf ? — autour de différents rituels.

On s’inscrit, on peut intervenir, chacun à son tour, sur ce qui a été dit précédemment (contrairement à la formule précédente), jusqu’à confronter ensemble différents points de vue. Ailleurs, un Carré magique sera installé pour «  parler de tout », articulé avec un cahier de vie de la classe : « David, il veut m’attaquer ! ». Qu’en pensent les autres, quelles solutions proposer, comment remplacer l’agression par la discussion ? Ou encore : « Lila nous dit que Zazie lui a volé un jouet ; Zazie dit que ce n’est pas elle. Qu’est-ce que vous en pensez ? ». De même, les jeux collectifs sont excellents pour installer des règles, l’expression corporelle travaille sur les émotions et les jeux d’opposition peuvent faire impeccablement leur office de socialisation.

C’est bien la médiation qui peut régler un conflit à l’amiable, prévenir la violence, par l’introduction de la parole d’un tiers extérieur, qui se référera à la loi en vigueur. Plutôt que de trouver une hypothétique solution idéale, le médiateur va rétablir la communication entre les parties, proposer une parole coopérative, constructive. Les enfants, semble-t-il, parviennent très aisément à élaborer des solutions acceptables, peut-être bien mieux, en tout cas plus rapidement, que les adultes.

Bien souvent, il s’agit d’une histoire de droit : « Avez-vous le droit de faire ça ? ». Car apprendre à poser des limites consiste le plus souvent à tracer une frontière entre le permis et l’interdit. Une charte peut alors être rédigée par les adultes, discutée, affichée dans les locaux. En cas de récidive d’acte violent, la démarche constructive de médiation n’allant pas à l’encontre du respect des règles de vie — au contraire —, l’éducateur ou l’enseignant ne s’empêchera pas de « trancher », et de punir.

Le propos n’est pas si évident qu’il n’y paraît : lorsque la cinéaste — elle-même instit en maternelle — pose incidemment la question : « Avez-vous reçu, dans votre formation, un enseignement sur la vie sociale en maternelle ? », toutes les réponses seront négatives…

Sans complaisance, sans cabotinage — un des pièges lorsqu’on filme de mignons bambins —, la caméra semble oubliée des enfants et faire partie du décor ; elle chope à droite et à gauche de petites histoires intenses, des dramaticules enfantins émouvants. Et nous parle, au final, de prévention.