N° 669 | du 12 juin 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 12 juin 2003

J’habite chez ma mère, à… l’IMP

Jacques Trémintin

Thèmes : Parentalité, Mental

Après quelques difficultés, des mères accueillies peuvent reprendre une vie autonome. Pour d’autres en échec total c’est le placement de leurs enfants. Mais entre ces deux situations extrêmes, Proximan propose un travail d’accompagnement à la parentalité déficiente, produit d’un partenariat exemplaire

Au départ, il y a deux établissements que rien ne prédisposait à travailler ensemble. Une maison maternelle recevant des mères seules ou accompagnées de leurs enfants et un institut accueillant des enfants et jeunes porteurs de handicap mental, de troubles du caractère et du comportement. L’un et l’autre ont uni leurs efforts pour faire fonctionner un dispositif original qui affine l’offre sociale en répondant à un vrai besoin.

La maison maternelle Fernand Philippe, située à Wanfercé-Baulet [1], possède un fonctionnement somme toute classique. L’établissement propose 25 chambres spacieuses et modulables pouvant s’adapter à la configuration des familles qui y logent. Si un record a pu être atteint de 80 personnes hébergées en même temps, cela reste exceptionnel, 55 adultes et enfants cohabitant en moyenne quotidiennement. La durée du séjour est très irrégulière : cela peut aller d’un seul jour à un an. Si plus de 40 % des résidentes restent moins de 15 jours, le temps moyen d’accueil s’établit à 50 jours.

Cela fait, pour l’année 2002, 135 mamans accompagnées de 284 enfants et 32 femmes seules. C’est la perte de logement qui pousse 90 % de ces familles à solliciter leur admission, suivie de près par les violences subies de la part du conjoint (57 %). Les femmes ainsi accueillies ont de 15 à plus de 40 ans et souffrent très souvent de troubles psychiques (61 %) et d’une grande fragilité personnelle (20 %). Elles sont, en outre, confrontées à une perte totale de confiance en elles. L’accompagnement qui leur est proposé cherche avant tout à favoriser leur prise d’indépendance. Une large place est faite à leur reconstruction narcissique : soins personnels, accès à la culture et aux loisirs, mais aussi (ré) apprentissage des techniques d’entretien d’un logement, de gestion financière et d’éducation. Lorsqu’une relation gratifiante et structurée avec les enfants est déjà en place, l’équipe éducative la renforce avec une complicité bienveillante.

Face au constat d’un lien précaire, empli de souffrance voire destructeur, tout un travail d’identification et de remédiation des dysfonctionnements est alors nécessaire. Une crèche pour les enfants de moins de trois ans et une salle d’activité pédagogique réservée aux plus grands (fonctionnant hors période scolaire) sont proposées aux familles. Ces lieux offrent un palliatif momentané permettant d’émerger progressivement du marasme lié à la crise vécue, mais aussi une aide pour reprendre pied face aux enfants et retrouver le plaisir du partage avec eux.

Havre permettant de se poser quelques semaines ou quelques mois, lieu d’accompagnement pour trouver les ressources nécessaires afin de rebondir, la maison maternelle est aussi un support de prévention et d’expertise du lien maternel. Quatorze professionnels sont là pour repérer les déficits et tenter de les combler. Ils le font sans aucune présomption préalable quant aux (in) compétences supposées des femmes accueillies. La pratique quotidienne a démontré que l’amour parental n’est pas un donné mais un construit et qu’il s’élabore progressivement en se nourrissant de toute la somme des expériences de plaisir partagé au contact des enfants.

Mais, quand une mère persiste à refuser la prise en charge de son fils ou de sa fille, il est vain de vouloir à tout prix ranimer une flamme par trop ténue. Aussi, si l’équipe fait tout pour que s’instaure et se développe le lien, elle n’a aucun état d’âme pour signaler l’échec de toutes les tentatives engagées et le danger encouru par l’enfant. Sur 284 enfants accueillis avec leur mère en 2002, seuls 13 d’entre eux ont fait l’objet d’un rapport circonstancié aboutissant à leur placement.

Pour autant, les problématiques rencontrées ne se réduisent ni à l’immense majorité des mères qui réussissent à rétablir la situation et quittent la maison maternelle pour reprendre une vie autonome avec leur progéniture, ni à celles qui constituent une menace et pour qui la cohabitation quotidienne est un risque pour l’équilibre et la sécurité de leur enfant. Entre ces extrêmes, subsiste un entre deux : ce sont ces mamans maladroites qui ont une pratique rudimentaire du maternage et ont parfois du mal à s’échapper d’une relation par trop fusionnelle. Entre la compétence qui émerge progressivement et la maltraitance qui se confirme, existe une attitude qui relève plus de la négligence.

Illustration d’une telle inconséquence, la maman à qui on a expliqué les doses à respecter pour composer un biberon et qui croit qu’en mettant plus de poudre de lait, elle nourrira mieux son bébé, au risque de l’étouffer. Mère et enfant sont en situation de trop grande fragilité pour les laisser repartir ensemble, mais le séjour à la maison maternelle est trop court pour consolider la situation. Sa mission n’est que provisoire. La séparation, quant à elle, constitue une solution bien trop brutale. Entre les deux, rien n’existait. C’est pour combler ce manque qu’est né, en 1996, le dispositif « Proximam ».

C’est à ce stade qu’intervient l’institut médico-psychologique « La providence » à Etalle [2]. Accueillant 35 enfants et jeunes âgés de 3 à 21 ans, l’établissement propose un projet tout à fait original basé sur la pédagogie du lien : tout individu n’accepte l’intention éducative qui lui est adressée que si la personne qui la lui manifeste a pris un sens gratifiant à ses yeux. Là où partout ailleurs, on insiste sur la prise de recul et la distance affective dans l’implication du professionnel à l’enfant, ici on valorise son attachement, cherchant à le transformer en adulte valant la peine d’être côtoyé et écouté.

La diversité dans la personnalité des éducateurs est revendiquée, chacun étant recruté à côté de ses compétences diplômées, à partir de l’originalité de ce qu’il peut apporter à l’institution (passion pour le football pour l’un, qualité de graphiste pour l’autre, connaissance en musique pour un troisième etc.). Cela permet d’offrir aux enfants une plus grande variété de dispositions projectives. « Notre institution se base d’abord et avant tout sur la qualité de la vie et donc la façon de fonctionner au sein de chaque groupe de jeunes, en privilégiant la relation jeune-éducateur, dans l’ici et maintenant » revendique le livret d’accueil, tout en reconnaissant qu’il « est bien rare de voir nommer le bonheur, la convivialité heureuse, le bien-être et la paix, comme objectifs de la tâche éducative ».

Depuis 1996, l’IMP « La providence » dispose de quatre logements à l’intérieur de ses bâtiments et de quatre autres à l’extérieur destinés à recevoir la mère d’un enfant accueilli. Ces mamans lui sont adressées par la maison maternelle Fernand Philippe qui a évalué que, malgré un attachement affectif intense, leur déficit intellectuel et social rend difficile l’apprentissage d’un maternage adéquat. Une assistance de type milieu ouvert étant jugée notoirement insuffisante et une séparation inappropriée, l’accueil a Proximam correspond alors à l’accompagnement permanent jugé nécessaire.

Comment cela se passe-t-il ? L’enfant, au lieu de regagner l’internat après sa journée d’école, rejoint l’appartement qu’il occupe avec sa maman. Les éducateurs interviennent régulièrement au domicile, adaptant leur concours aux besoins qui se manifestent. L’action engagée auprès des mères est double. Elles sont d’abord aidées en tant que parent : le but recherché étant d’améliorer leurs performances, elles sont soutenues et accompagnées dans les actes de la vie courante (investissement dans la scolarité, les loisirs, la santé de leurs enfants, gestion journalière des repas et des règles au sein de la famille)… mais aussi en tant que femmes : recherche de formation ou d’emploi, aide pour passer le permis de conduire…

Le dispositif Proximam se compose de trois stades : accueil en appartement intra-muros, permettant de stabiliser la situation. Puis, au bout en général de 6 mois, passage en appartement extra-muros, mais encore à proximité. Troisième étape, autonomisation en logement plus éloigné, l’éducateur passant une à deux fois par semaine.

On peut imaginer que la famille franchisse le pas ensuite de s’installer d’une façon complètement indépendante. Rien n’est figé. À l’inverse, certaines mères en pleine crise quittent le dispositif. Leur enfant reste alors placé à l’IMP. Il faut reconnaître que la plupart d’entre elles ne dépasseront pas la deuxième étape. Ce qui pose la question de la pérennisation de cet accueil jusqu’aux 21 ans de l’enfant (et donc son financement !).

Autre difficulté, l’admission à Proximam se fait sur la base de deux critères : l’évaluation en amont de la maison maternelle et la déficience de l’enfant. Si ce dernier souffre de handicap mental, il est peu probable qu’il récupère un niveau normal. Mais si ses troubles du comportement viennent à se résorber (ce qui est fréquent au bout de trois ans) que faire d’une maman qui, entre temps, n’aurait pas acquis des compétences nécessaires pour s’autonomiser ?

Les conséquences du dispositif ne sont pas minces non plus pour les professionnels. En termes de collaboration d’abord entre les deux institutions, mais aussi en termes de capacité d’adaptation pour les éducateurs de l’IMP guère habitués à être ainsi confrontés à une telle proximité avec les mères. Ils se trouvent fréquemment en position de compétition, l’enfant pouvant les investir au détriment de leur mère ou le contraire (situations pouvant se présenter successivement). On a même vu un jeune faire la proposition à sa mère de se marier avec son référent.

L’établissement favorise chez l’enfant le choix des différents étayages possibles. Il met à sa disposition, à côté de sa mère, des congénères adultes bienfaisants et bienveillants. À lui de solliciter les personnalités qui lui apporteront les meilleurs éléments de sa construction, comme une abeille butinant plusieurs fleurs pour produire son miel. À l’heure où le travail partenarial et l’innovation sont valorisés, Proximam en est une concrétisation originale. Depuis 1996, l’expérience est restée isolée. Dommage.


[1Maison maternelle, Fernand Philippe - 52 rue Saint Ghislain - 6224 Wanfercée-Baulet - Belgique

[2La Providence -103 rue Ecoles - 6740 Etalle - Belgique. Tél. 063/45 59 97


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