N° 1014 | du 14 avril 2011

Faits de société

Le 14 avril 2011

J-P Delevoye tient le "bureau des plaintes"

Joël Plantet

Un service public dégradé, moins accessible, porteur d’injustices, déshumanisé, impuissant… Dans son dernier rapport, le Médiateur alerte sur le sentiment d’abandon des citoyens et leur divorce d’avec les institutions.

Exit donc, pour cause de fusion avec un tentaculaire Défenseur des droits, la belle fonction de Médiateur de la République, instaurée il y a bientôt quarante ans (1973) pour régler les désaccords entre citoyens et administrations, servant aussi de baromètre de la température collective. Ainsi, l’an dernier, il avait déjà signalé que la société était « en grande tension nerveuse, comme si elle était fatiguée psychiquement ». Un an plus tard, le climat ne s’est guère amélioré.

Dans un constat sombre et sans concession, le Médiateur de la République, Jean-Paul Delevoye, surligne en effet une absence de « réponse politique à la hauteur » au véritable burn out qui gagne la société française. D’emblée, il pointe un paradoxe : jamais l’engagement individuel et collectif n’a été aussi nécessaire, et jamais le découragement et la lassitude n’ont été aussi grands. Craignant que « le service public ne porte plus son nom », il estime que la moitié des dizaines réclamations reçues tous les jours par ses services – véritable « bureau des plaintes » – pourraient être solutionnées « d’un simple coup de fil auprès du service administratif ad hoc » ou des structures d’aide existantes. À maintes reprises, des conflits ont ainsi dégénéré en situations graves. L’humain est remplacé par un répondeur téléphonique labyrinthique, et l’administration a perdu toute faculté de faire du sur-mesure pour les usagers en difficulté. Sur fond de mauvais accueil et d’application mécanique de la loi, les exemples sont légion : droit au logement opposable ignoré, accès au dossier médical quasi impossible, injustices ou incompréhensions fiscales, contentieux divers en matière sociale…

Par ailleurs, l’impôt « n’est plus compris comme étant un pilier de notre pacte républicain. Le fait d’apporter sa contribution au développement d’une politique de solidarité, pour vivre paisiblement dans un ensemble qui s’appelle une nation, n’est plus une évidence ». En outre, atteinte par les restrictions budgétaires, l’administration se caractérise par des « réformes précipitées », une « jungle normative et un empilement administratif qui opacifient l’accès des citoyens à l’information et compliquent la tâche des exécutants ». Lucide, Delevoye va jusqu’à observer que « la fébrilité du législateur trahit l’illusion de remplacer par la loi le recul des responsabilités individuelles et de la morale ».

2012 sera déterminante sur les questions du « vivre ensemble »

Les chiffres du dernier rapport, remis fin mars au gouvernement, sont là : en 2010, l’institution a reçu plus de 79 000 réclamations, soit plus de 4 % par rapport à l’année précédente. Elle en a traité près de 63 500 (dont environ 32 000 demandes d’information).

Préconisant que l’année 2011 soit l’année de l’éthique et de la transparence, le Médiateur souligne les conflits d’intérêt et les calculs électoraux qui, trop souvent, interviennent dans les sphères du pouvoir. Il appelle tout simplement le législateur à mieux prendre en compte « la réalité du terrain » tout en pointant aussi le « besoin de but commun, de sens » des Français. Il met logiquement en lien tous ces constats avec une méfiance croissante envers les politiques : « Un Français sur trois est prêt à voter pour un candidat fort, même s’il ne respecte pas les valeurs de la démocratie ». Tout est dit. Il appelle au réveil de la citoyenneté et nous prévient que 2012 sera déterminante sur les questions du « vivre ensemble et du goût des autres ».

La réponse doit donc être politique : l’institution moribonde appelle à « construire sur un socle de convictions, et non bâtir sur le sable des émotions ».