N° 970 | du 22 avril 2010 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 22 avril 2010

Immigration : les préjugés ont la peau dure

Joël Plantet

Pratiques administratives contestables, recul du droit sur les libertés fondamentales ont marqué le dernier texte de loi sur l’immigration. En France, 40 % des victimes de discrimination sont d’origine immigrée…

Il y a trois semaines, le conseil des ministres adoptait un énième projet de loi sur l’immigration durcissant encore les conditions d’accueil des migrants. Les associations dénonçaient la marginalisation du rôle du juge des libertés et de détention (JLD), l’allongement de la durée de rétention de 32 à 45 jours, la création de nouvelles « zones d’attente temporaires » et l’introduction de l’interdiction de retour. Un titre de séjour européen – une « carte bleue » – était créé pour les ouvriers qualifiés, d’une durée de trois ans renouvelable, et un titre de séjour serait désormais accordé aux jeunes majeurs confiés à l’aide sociale à l’enfance inscrits dans un parcours de formation…

Au même moment, une enquête conjointe de l’Insee et de l’Institut national d’études démographiques (Ined) portant sur 22 000 personnes prouvait une fois encore la prépondérance de l’origine et de la couleur de la peau dans les motifs de discrimination. En France, 40 % des victimes de discriminations sont d’origine immigrée : les personnes natives des départements d’outremer et leurs enfants, de même que les minorités originaires du Maghreb, sont par exemple quatre fois plus nombreuses à se déclarer discriminées que les personnes non immigrées.

Trois à cinq fois moins de chance d’être convoqué à un entretien

« Au cours des cinq dernières années, pensez-vous avoir subi des traitements inégalitaires ou des discriminations ? » Les testings avaient montré depuis des années que les candidats d’origine marocaine ou africaine subsaharienne avaient, à profil comparable, entre trois en cinq fois moins de chance d’être convoqués à un entretien d’embauche que les candidats d’origine européenne. Comment s’étonner alors qu’ils connaissent un risque de chômage jusqu’à 50 % plus élevé que dans le reste de la population ?

Mais l’étude, cette fois-ci, approfondit encore le fossé existant : le pic des fréquences du sentiment de discrimination est atteint par les jeunes adultes entre 25 et 34 ans, dont l’acuité est proportionnelle au niveau du diplôme. Les observateurs ont déjà évoqué ce triste « plafond de verre » face auquel les titres, même prestigieux, ne suffisent pas à réduire l’expression des préjugés. Peu de recours, note encore l’écrit, sont engagés : seuls 13 % de ceux qui se sont estimés discriminés ont entrepris une démarche auprès d’un commissariat, d’une association, d’un syndicat ou de la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (Halde).

Dans un autre document publié en mars, l’Insee a précisé quelques données : pour 2008, l’institut recense 3,1 millions de personnes de 18 à 50 ans, dont la moitié ont deux parents immigrés, 20 % le sont par leur mère et 30 % par leur père (un tiers d’entre eux sont franciliens). Entre 18 à 30 ans, ces enfants d’immigrés ont une fois sur deux une ascendance africaine. Dans cette même enquête, 80 % des personnes interrogées se déclarent Français de naissance. Et pour 90 % des descendants directs d’immigrés, la langue française a été transmise dans leur enfance par au moins un de leurs parents [1].

Un autre travail de l’Insee, publié début avril, indique un autre écart, celui d’un niveau de vie inférieur de… 33 % pour les ménages immigrés. Le taux de pauvreté des ménages immigrés, lui, est de 36 %, soit 25 points de plus que dans la population des autres ménages, sachant que la part des prestations sociales dans leurs revenus est plus importante. Et ces chiffres ne sont qu’une moyenne : l’écart monte à 43 % pour les personnes originaires du Maghreb…


[1Être né en France d’un parent immigré, Insee Première n° 1287 (mars 2010)