N° 905 | du 13 novembre 2008 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 13 novembre 2008

"Illectronisme" : vers l’inégalité cybernétique

Joël Plantet

Défini par son incapacité à accéder à l’information numérique, l’« illectronisme » peut fabriquer une nouvelle forme d’illettrisme et entraîner l’exclusion de certains publics. Vers de nouvelles fractures ?

Les personnes en situation d’illettrisme ne maîtrisent pas les connaissances de base alors qu’elles ont été scolarisées en France, à ne pas confondre avec celles qui sont analphabètes et n’ont jamais fréquenté l’école. Actuellement, 3,1 millions de Français sont illettrés ; les chiffres de la journée d’appel et de préparation à la Défense (JAPD) montrent qu’environ 5 % des jeunes sont en situation d’illettrisme, soit 40 000 jeunes (essentiellement des garçons). Dans l’Union européenne, on évalue à 80 millions le nombre de personnes n’ayant pas acquis ces connaissances de base, dont seules 15 % pourront trouver un emploi. Chiffres impressionnants. Toutes ces données sont connues depuis peu de temps, l’illettrisme n’ayant jamais été évalué de manière sérieuse avant 2004, date où fut enfin créé par l’Insee un module de mesure.

Le terme d’illectronisme renvoie plutôt, lui, à l’absence d’un savoir-faire ou d’une culture. Le 16 octobre, à Strasbourg, des rencontres européennes intitulées De l’illettrisme à l’illectronisme, une même exclusion ? étaient organisées par le Syndicat de la presse sociale (SPS) avec l’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme (ANLCI), la Ligue de l’enseignement et l’association des journalistes de l’information sociale (AJIS). Il s’agissait de mutualiser de bonnes pratiques et d’engager des actions contre les « fractures numériques ». En effet, de nouveaux usages se sont développés avec le Web, de l’ordre de l’expression et de la communication : bref, les écrits numériques se multiplient.

Internet crée de nouvelles inégalités, mais en réduit d’autres

Le SPS envisage des actions à mener en Europe dans cette lutte contre l’illectronisme. Déjà, quelques initiatives à destination du grand public ont vu le jour, tels ce concours de courts-métrages diffusés sur Internet autour du thème Faites passer le mot, ou encore cette manifestation à partir des vingt-six lettres de l’alphabet (« Prenons l’illettrisme au pied de la lettre ») avec vingt-six artistes connus.

Actuellement, un projet dénommé Wikimanche vise à fédérer les habitants de la Manche en jouant sur les liens intergénérationnels : le but est de créer une identité commune à tous les habitants du département normand en s’appuyant sur un savoir historique et patrimonial local. De même, une autre démarche pédagogique, Ticmania, entend faire connaître dans les Asturies les usages du Web par des émissions de télévision et des encarts dans la presse locale. Autre exemple : dans le Vaucluse et à Marseille, l’association Urban Prod aide les associations intervenant auprès des jeunes issus des quartiers sensibles à produire des reportages sur Internet ou des émissions de télévision.

Internet crée de nouvelles inégalités, mais en réduit d’autres. La crispation face à la modernité serait dangereuse, de même que des projections excessives dans le futur dynamitant toutes les valeurs véhiculées par l’écrit. Une étude du centre de liaison de l’enseignement et des médias (CLEMI) rappelait récemment que les jeunes n’avaient qu’une maîtrise partielle du Net, manquant de distance par rapport à ce qu’ils y trouvent…

Les élèves de la prestigieuse ENA participent en Alsace à des cours sur la citoyenneté, les politiques publiques, le lien collectif et les valeurs de la République, dans des classes de ZEP, appuyés sur les technologies de l’information et de la communication (TIC). En outre, des ateliers informatiques fonctionnent en lien avec le GRETA, dont le centre de documentation met à disposition des élèves presse écrite et presse électronique. Mille autres idées sont encore à éclore.