N° 863 | du 29 novembre 2007 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 29 novembre 2007

« Il faut fonctionner en réseau »

Propos recueillis par Caroline Lefebvre

Entretien avec Michel Botbol, psychiatre, secrétaire général de l’Association française de psychiatrie, il travaille sur la problématique des adolescents difficiles

La création de nouvelles structures constitue-t-elle une solution pour la prise en charge des adolescents dont personne ne veut ?

Elles ont leur utilité, c’est évident. Mais si ces établissements réservés aux « adolescents difficiles » sont créés sans prendre en compte le dispositif autour, je crains qu’ils ne les rendent pas moins « difficiles » et qu’on retrouve à la sortie les mêmes problèmes d’orientation que ceux qui les avaient envoyés là. Principal risque : si ces jeunes ont trouvé leur place dans un de ces lieux très contenants, ils auront sans doute du mal à être repris dans les circuits ordinaires. On cherchera toujours à leur trouver, souvent en vain, un lieu équivalent.

Vous pointez les faiblesses de certaines structures…

Elles fonctionnent bien pour les jeunes qui parviennent à retrouver une confiance en eux-mêmes suffisante pour s’engager dans un nouveau projet. Mais elles s’inscrivent aussi dans un point de vue un peu héroïque, difficilement tenable dans un nombre non négligeable de cas. L’équipe risque soit de donner le sentiment au gamin que personne d’autre ne saura rester aussi solide face à lui, et par là même de créer un fort sentiment de dépendance, soit au contraire d’aboutir à une crise radicale de la part du jeune, dans un effet paradoxal : plus on tient, plus il va mettre cette résistance à l’épreuve.

En outre, le défi me semble trop lourd pour le personnel. On retrouve le même cas de figure dans les dispositifs de soins psychiatriques intensifs, où les équipes ont parfois le sentiment qu’elles ont l’absolue nécessité de réussir. Du coup, elles ont tendance à sous-estimer l’importance des liens que l’adolescent noue avec d’autres et, surtout, si finalement elles ne réussissent pas, le réveil est très dur : déprime, dévalorisation de son propre travail, etc. Je ne crois pas qu’il existe une structure capable de résister perpétuellement aux attaques contre le cadre. Il est donc nécessaire de programmer la nécessité d’utiliser des relais sans que ce soit vécu comme un « lâchage » mais en inscrivant ces relais comme des temps complémentaires dans un parcours. Il n’y a pas d’éducation sans incidents.

Ne risque-t-on pas d’aboutir à une moindre tolérance des autres établissements vis-à-vis de ces jeunes ?

En effet, un effet pervers serait que l’on se dise : les cas difficiles, il y a des maisons pour ça, et qu’on ne les accepte plus ailleurs. En pratique, j’ai pour l’instant peu rencontré ce type de comportements, parce que ceux qui s’occupent d’adolescents sont en général des gens courageux, qui font face à leurs responsabilités. Cela dit, beaucoup de professionnels remarquent que les jeunes sont de plus en plus durs…

Quelles peuvent être les solutions pour sortir de l’impasse ?

Si nouvelles structures il y a, elles doivent s’organiser d’emblée autour de l’idée de faire réseau, pour faciliter l’acceptation de ces gamins par les institutions, foyers ou hôpitaux psychiatriques, qui les rejetaient auparavant. Elles doivent être utilisées pour un temps limité, afin de traiter une situation de crise que l’établissement d’accueil du jeune ne peut pas gérer. Comme l’EPETC de Suresnes (lire page 10), qui limite le séjour à trois semaines, le foyer d’origine du jeune s’engageant à le reprendre à la sortie. Pendant ce laps de temps très court, l’équipe de l’EPETC travaille à changer le contexte personnel de l’adolescent, à renouer des liens familiaux et thérapeutiques et à relancer un projet éducatif. En trois semaines, on ne peut pas tout faire, mais ce temps permet de passer d’une situation de crise insupportable à une situation de difficulté supportable. Le jeune revient différent dans son foyer.

Quels avantages présente l’EPECT ?

Au départ, il recevait très peu de demandes parce que les établissements ont souvent tendance à garder un jeune jusqu’à ce qu’ils n’en puissent plus ; ils ne sont plus ensuite en situation de le reprendre. Aujourd’hui, son existence permet aux foyers de raisonner autrement : je peux prendre ce jeune parce qu’en cas de crise je pourrai l’envoyer à l’EPETC. D’emblée, on prévoit la remise en cause du cadre et le fait qu’on ne tiendra pas sans possibilité de relais. L’EPETC a donc des effets de système sur tout le dispositif.

Cependant, une telle structure suppose également des équipes et une organisation souples pour permettre la coexistence de deux administrations aussi différentes dans leur temporalité que la santé et la justice des mineurs. Enfin, elle demande des efforts de pilotage considérables car il faut éviter que l’appartenance à un même service ne transforme les personnels (éducateurs et soignants) au point de les rendre tous identiques. Moyennant quoi, l’ensemble doit pouvoir fonctionner. Une réflexion est d’ailleurs en cours pour lancer d’autres expériences du même type.


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Que faire des adolescents qui ne trouvent pas leur place dans les dispositifs d’accueil liés à la protection de l’enfance ou à la protection judiciaire de la jeunesse ? Ces jeunes, difficiles ou en grande difficulté, souvent les deux à la fois, passent d’un établissement à l’autre sans qu’aucune équipe ne parvienne à résister à leurs « attaques », au risque, fréquent, de finir par sortir du système de prise en charge. Faut-il créer de nouvelles structures pour accueillir ces « patates chaudes », comme les appellent certains professionnels ? L’idée ne fait pas l’unanimité, certains lui préférant le travail en réseau.

Pourtant, dans plusieurs départements, de nouvelles expériences sont tentées, articulant soin psychiatrique et éducatif. Le fonctionnement de ces structures spécifiques, qui se connaissent rarement entre elles, ouvre de nombreuses questions : quelle place pour chaque acteur, quel risque de dépendance pour le jeune, quel danger d’alimenter voire de créer la demande, etc. Trois exemples, en banlieue parisienne, en Bourgogne et en Franche-Comté

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