N° 905 | du 13 novembre 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 13 novembre 2008

Il existe un tableau clinique de la maltraitance

Propos recueillis par Marjolaine Dihl

Entretien avec Philippe Rous, éducateur de jeunes enfants. Il a dirigé pendant huit années, jusqu’en juin dernier, la crèche parentale « Leï Caganis » à Aix-en-Provence. Il enseigne à l’IRTS PACA - Corse où il est également responsable de la promotion EJE en formation par alternance

Que signifie « signaler » ?

Etymologiquement, je pense que signaler signifie transmettre à quelqu’un une situation qui doit être mise à jour. Il s’agit donc de transmettre à des cadres compétents une situation qui peut paraître préoccupante.

Qu’est ce qu’une situation préoccupante ?

Tout en gardant à l’esprit ma responsabilité dans le cadre de la prévention, je fais partie de ces éducateurs qui ne croient pas à cette notion de défaillance ou de démission parentale. Je suis pour une vision plutôt non culpabilisante de la parentalité. On signale généralement par rapport à des valeurs, à un modèle de bonnes pratiques. Si maman ou papa ne lave pas ses enfants le matin et que je considère que ce n’est pas bien du tout du point de vue de l’hygiène, on va signaler un manque d’attention… En me questionnant ainsi, ne suis-je pas en train d’appliquer un modèle ? Certains lieux de la petite enfance prévoient d’ailleurs des règles de ce genre dans leur règlement intérieur ! J’ai lu des règlements qui indiquent, par exemple, que les enfants sont « accueillis propres, bien habillés et bien sur eux » ! Je me questionne à ce propos…

Par rapport à quoi signale-t-on ? Par rapport à son propre modèle ? Celui d’un collectif ? D’une morale ? Est-il occidental ou autre ? J’essaie donc de mettre en garde mes étudiants et mes équipes. Qu’est-ce que je ressens ? Il s’agit de travailler le ressenti, le pourquoi de mon interrogation. Quel sens cela prend-il pour moi ? Evidemment, pour un enfant qui arrive avec des bleus on peut vite faire état de la situation. Toutefois, un signalement est une accumulation de plusieurs points estimés ou supposés de la maltraitance. Il existe un tableau clinique de la maltraitance. Ce sont des signes à croiser. Je ne suis pas sûr que les éducateurs de crèche soient formés à détecter ce genre de signes (de part leur formation, non de part leur compétence).

Selon votre expérience, quels sont ces signes ?

Je ne les connais pas ! N’étant pas formé à la lecture de ces signes, si questionnement je devais avoir, ce serait d’abord en équipe pour voir si mes interrogations sont partagées. Il est également important d’avoir des lieux de supervision encadrés par un psychologue pour avoir un regard analytique de la dynamique d’équipe. Cela permet de mettre à plat ce qui se joue derrière. Il faut faire attention à nos propres « énergies inconscientes » ! Dans un cas pareil, je téléphonerais aussi à des personnes ressources qui sauraient nous éclairer sur nos ressentis et sur les actes. De même, j’essaierais de travailler objectivement avec la/les personnes concernée (s).

Vous est-il déjà arrivé de procéder à un signalement ?

Non. Il m’est peut-être arrivé de passer à côté d’une situation à signaler comme le contraire… Je ne sais pas. Nous avons déjà eu des interrogations en équipe, mais je ne pense pas que cela se soit multiplié durant ces dix dernières années. Dans de tels cas, le plus difficile à vivre provient de notre manque de compétence à cerner le tableau clinique de la maltraitance.

En cas de situation préoccupante, quelle procédure suivez-vous ?

Tout débute par une première observation. On fait alors un point en équipe. On en discute. On essaie d’étayer nos représentations. On essaie de faire remonter cela en réunion d’équipe avec la psychologue. Il s’agit alors de prendre du recul. Si les interrogations perdurent, on se tourne vers notre instance « levier » : la PMI et le médecin PMI référent de la crèche. C’est lui qui ouvre plus facilement les portes du partenariat avec les CMPP ou CAMSP. Malheureusement, nous n’avons pas de protocole de partenariat consensuel décidé entre les différents acteurs tels que l’ASE, l’hôpital, le CAMSP, l’élu à la petite enfance… Il n’y a pas clairement de protocole. La plupart du temps, ce sont seulement des partenariats isolés et locaux [1] : certaines associations ou crèches bénéficient de relations privilégiées parce que deux instances ont décidé de travailler ensemble. Mais ce n’est pas globalisé.

Considérez-vous cela comme une limite au signalement ?

De façon pragmatique, il manque des outils de communication entre les instances. Cela dit, je ne critique pas ce système-là. Il importe aussi à chaque professionnel de la petite enfance de s’en préoccuper. Qu’il prenne son bâton de pèlerin, téléphone au directeur de CAMSP et aille le rencontrer. J’attendrais plutôt une politique volontariste de la part du conseil général afin de nous orienter. Mais il faut aussi que chaque directeur de structure se responsabilise quant à l’ouverture partenariale. Je n’oublie pas que je suis toujours à 50 % responsable de la non communication avec mon voisin…

Quelle place accordez-vous au dialogue avec le parent ?

Le parent étant - à mon sens - le premier éducateur de son enfant, je ne conçois pas de recevoir l’enfant sans son parent. Aussi est-il important d’avoir un esprit d’ouverture envers le parent, d’apprendre à le connaître et réciproquement. Il est ainsi nettement plus aisé de discuter et d’évoquer des situations préoccupantes. Il faut même mentionner des signes précis. En équipe, on s’interroge sur la façon d’aborder le sujet. Qui en parle au parent ? Comment peut-on faire émerger ce questionnement ? Il vaut mieux rester objectif pour éviter les jugements. La maltraitance ne se résume pas au gros coquard. Certaines situations échappent au parent. Le fait de discuter avec lui a-t-il une influence ? Je veux le croire. C’est une victoire quand le relais se fait. C’est une forme de soulagement. On peut même continuer à travailler en partenariat sur l’avenir. Dans les cas de situation véritablement problématiques, cela ne se dénoue pas comme ça. Les mécanismes psychiques ne se raisonnent pas ainsi.

Comment observer sans juger ?

Tout le monde s’accorde à dire qu’il ne faut pas juger. Mais comment y parvient-on ? À mon sens il faut agir en professionnel et être à l’écoute. Cela suppose une réflexion sur ses propres représentations. « Qui suis-je ? Qui sont mes parents ? Quel est mon environnement ? » Sans cette réflexion, il me paraît difficile de se responsabiliser sur son éthique, ses jugements, ses ressentis. Cela demande du temps et de l’écoute. D’ailleurs, durant la formation des EJE, ces questions peuvent se poser. En fin de compte, leur formation ne devrait-elle pas travailler sur ces modèles ? Les déconstruire ? Les questionner ? Se mettre en posture professionnelle, critiquer, se permettre de donner son opinion mais aussi se mettre à distance ? Trouver des outils précis ? Est-ce que l’un des enjeux ne pourrait pas se situer là ? Pour finalement conserver une humilité sur sa pratique, c’est sans doute à la base, en formation, qu’il faut commencer à déconstruire ses propres modèles…


[1La loi du 5 mars 2007 prévoit la mise en place de ce type de protocoles au sein de chaque département via la « Cellule départementale de recueil, de traitement et d’évaluation » de signalement » et « l’Observatoire départemental de la protection de l’enfance »


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