N° 989 | du 14 octobre 2010 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 14 octobre 2010

Identifier le potentiel de la personne lourdement handicapée

Jacques Trémintin

À ne voir que les manques des populations en difficulté, on risque de passer à côté de leurs compétences potentielles. La formation portée par l’Andesi, l’association nationale des cadres du social, est venue bousculer les pratiques professionnelles et les habitudes acquises.

S’il est un public dont on peut a priori douter de la capacité et de la compétence, c’est bien celui des personnes atteintes de lourds handicaps tant mentaux que physiques. Leurs déficiences massives et envahissantes perturbent la communication et la compréhension réciproques avec les personnels qui les accompagnent. Le secteur du polyhandicap, vécu comme peu attractif, est l’un de ceux qui souffrent le plus de difficultés de recrutement, d’un renouvellement assez rapide de ses personnels et de la faible qualification de ceux qui y restent. Soucieuse de répondre à cette problématique, une action de recherche-formation à la fois expérimentale et originale fut menée sur environ deux ans de février 2004 à début 2006 dans quatre établissements [1].

Jacques Ladsous, l’un des promoteurs de cette opération, explique clairement le constat de départ : « L’idée de cette formation part des difficultés qu’éprouvent un certain nombre de professionnels à faire jaillir le projet de vie de personnes extrêmement déficitaires. Ils pensent qu’elles n’en ont pas ou qu’elles ne sont pas capables d’en concevoir un. » Permettre à ces intervenants de concevoir différemment leurs relations avec les résidents ne pouvait s’imaginer en assenant des vérités toutes faites ou en imposant des théories préétablies. Si l’on voulait convaincre les personnels des compétences des usagers, il fallait commencer par être convaincus des capacités des professionnels à les comprendre. D’où une démarche conçue dans une logique de co-construction avec les personnels eux-mêmes, (lire l’interview de Carole Amistani).

Partir du résident

Si les formateurs et les cadres ont constitué un premier groupe de réflexion permettant de réfléchir et de concevoir les modalités à mettre en œuvre, la seconde étape a consisté à réunir cinq salariés de chaque établissement, désignés comme tuteurs, pour les préparer et les former à assurer l’accompagnement de leurs propres collègues. Ils sont devenus de véritables ambassadeurs, dynamisant ce qui est devenu le support principal de l’action in situ : des triplettes constituées de salariés en provenance de tous les secteurs de l’établissement. « On a demandé à ces intervenants ce qui pouvait apparaître d’une grande banalité : regarder non les actes professionnels qu’ils pouvaient accomplir, mais ce que pouvaient faire les résidents », explique Jean Afchain, universitaire à Paris 13. Il s’agissait donc bien de faire un pas de côté, en faisant éprouver par les acteurs de cette formation ce qu’on cherchait à leur démontrer : sortir des représentations enfermant les usagers dans une perception plus ou moins réductrice de leurs compétences, pour privilégier une ouverture vers ce qu’ils expriment et manifestent, mais qu’on ne voit pas, parce qu’on ne s’en donne pas toujours les moyens. « On avait tendance à observer les enfants à partir des attentes qu’on en avait. On leur proposait une activité dont on attendait tel ou tel résultat. Là, on est parti avec autre chose en tête : on a observé ce qu’ils produisent, eux », explique ainsi Violette Dumez, éducatrice spécialisée.

Communication complexe

Et ce qui se passa fut à la fois étonnant et déstabilisant : les résidents, de profondément déficients qu’ils pouvaient être perçus jusque-là, se sont mis à se montrer « autrement capables ». Fut mise en évidence la multitude de stratégies qu’ils pouvaient mettre en œuvre, rarement par la parole, mais par d’autres moyens passés inaperçus, parce que négligés : le regard, le toucher, le geste… Observés avec attention, ces médias devenaient source d’informations précieuses et fort utiles. « Quand on se sent autorisé à regarder la complexité de ce que ces personnes définies comme incapables et déficientes vivent au quotidien, on peut témoigner comment elles sont porteuses de potentialités de réalisation », commente Jean-Jacques Schaller, enseignant-chercheur à l’université Paris 13. La richesse du matériau ainsi accumulé et consciencieusement synthétisé dans des fiches de comptes rendus ne pouvait rester en friche. Des débats furent organisés pour transformer ce premier essai. Ils regroupèrent dans une logique transdisciplinaire aussi bien les cadres que les secrétaires, les éducateurs, les AMP, les lingères, les cuisiniers, chacun quel que soit son rôle, son métier et sa fonction venant croiser sa propre pratique à partir de l’exposé d’une situation concrète proposée par l’un des participants. L’occasion de constater que chacun peut percevoir différemment un moment pourtant identique ou un même comportement, et ainsi mettre à l’épreuve de la confrontation collective ses propres conceptions.

Changer son regard

La façon d’agir et de se comporter put, dès lors, évoluer. Le regard porté pouvait se décentrer de la seule déficience ou du syndrome pour s’intéresser à l’individu, au sujet. « Auparavant, on avait tendance à remplir tous les temps de vie des résidents, avec comme souci de les aider, en favorisant une approche la plus structurante possible. Aujourd’hui, on respecte plus le temps que les personnes handicapées mentales ont mis en place, au sein du foyer. On a compris leur besoin de poser leurs marques dans l’espace et dans le temps », témoigne François Dévroute, éducateur spécialisé. Des signes auparavant négligés peuvent être aujourd’hui décodés. La formation suivie a permis, grâce à sa dimension transversale, de prendre conscience du puzzle que constitue tout établissement et de la nécessité de tenir compte de chacune de ses pièces. La conclusion, nous la laisserons à André Prohomme, ancien directeur du Clair Bois, qui situe bien la portée et les limites d’une telle formation : « Ce type de formation n’est fait que pour les professionnels qui sont déjà prêts et qui acceptent d’être bousculés, déstabilisés et d’être remis en cause. Ceux qui placent la personne handicapée loin d’eux et la considèrent comme un objet, la refuseront complètement. »


[1Il s’agit de La Maison de Lyliane 2 à Richebourg (78), Le Clé des champs à Emerainville (77), Les Parpaillols à Bréviande (10) et La résidence Le Clair Bois aux Alluets Le Roi (78)


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