N° 812 | du 12 octobre 2006 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 12 octobre 2006

Handicap et sport de haut niveau : un monde en gestation

Frédérique Arbouet

Thème : Sport

La reconnaissance du sportif handicapé de haut niveau a connu en France des avancées concrètes. Mais de nombreux blocages persistent, notamment dans la fonction publique qui attend encore les décrets d’application de la loi sur le sport de 1984.

Il a connu l’or, l’argent et le bronze ; par sept fois il est monté sur les podiums de trois olympiades… Cyril Moré, 34 ans, est escrimeur. Escrimeur handisport, depuis qu’un accident de ski l’a rendu paraplégique à l’âge de vingt ans, et par ailleurs chargé de communication à EDF qu’il a intégrée en 2000. Une entreprise qui affiche d’ailleurs un nombre important de sportifs de haut niveau : vingt-deux dont sept handisport, tous bénéficiant de conventions leur permettant d’allier pratique sportive et impératifs professionnels. « En ce qui me concerne, cela correspond à un mi-temps », explique Cyril, sans oublier « un certain nombre de garanties comme l’avancement, le retour à l’emploi en fin de carrière sportive, la couverture des blessures lors de compétitions… » À ce mi-temps annualisé qui couvre les entraînements, se rajoute « le temps libéré pour les stages préparatoires et les compétitions nationales et internationales qui sont inscrites sur mon calendrier ».

De fait, le sportif présente chaque année à son employeur un calendrier validé par sa fédération afin que l’organisation du travail se planifie au mieux (lire le témoignage de Dominique André).
Ce principe de temps accordé fait partie du dispositif de Convention d’insertion professionnelle (CIP) qui s’adresse à tous les sportifs de haut niveau, qu’ils soient valides ou handicapés [1]. La CIP se décline à deux niveaux : le niveau national où les conventions sont passées entre le ministère de la Jeunesse, des Sports et de la Vie associative et un certain nombre d’employeurs (ministères, collectivités territoriales et grosses entreprises publiques). En 2006, ce dispositif concerne 484 personnes dont 106 en entreprises. Il est à noter que si la CIP est ouverte à tous indistinctement, seules la SNCF, la RATP et EDF ont signé un accord avec la Fédération handisport afin d’accueillir des personnes handicapées athlètes de haut niveau… Quant à la déclinaison régionale des CIP, elle s’effectue via les directions décentralisées du ministère dotées de budgets propres, et des associations, collectivités locales ou territoriales et entreprises de taille plus modeste.

Ce dispositif législatif, issu de la loi de 1984 sur l’organisation et la promotion des activités physiques et sportives, ne peut évidemment cacher la réalité de la situation des personnes handicapées frappées plus durement par le chômage que les autres (30 % environ contre 10 % de moyenne nationale). Mais il constitue un socle non négligeable en termes d’intégration des personnes handicapées, (lire l’interview de Jean Minier). Sachant que la pratique sportive réunit un nombre croissant de personnes et est devenue une « vitrine » de tout premier plan. Les Jeux paralympiques en sont une démonstration flagrante : Athènes en 2004 a ainsi accueilli 4000 athlètes handicapés venus de 146 pays. La délégation française, composée de 141 sportifs présents dans 14 disciplines, a glané dans la capitale grecque quelque 74 médailles, terminant 9e au classement des nations.

Le long chemin de l’égalité

Dans le monde handisport, les Jeux paralympiques sont le pendant des Jeux olympiques. Mais les primes accordées aux médaillés ont souvent fait grincer les dents… À Athènes en 2004, un médaillé d’or paralympique français touchait 6000 euros, contre 40 000 pour son homologue valide. Lors des jeux de Turin, toutes les primes paralympiques françaises ont été doublées, passant ainsi à 12 000 euros pour l’or, 7200 pour l’argent et enfin 4800 pour le bronze. Une différence qui s’amenuise donc et ne provoque plus outre mesure de réactions d’indignation. Comme le note Cyril Moré, « il n’y a pas scandale même si à une époque on en riait en disant qu’il y avait entre valides et handicapés un euro de plus : eux touchaient 40 000 euros alors que nous touchions 40 000 francs… » Avec 10 000 compétiteurs pour les JO (et 900 médailles distribuées) contre 4000 athlètes paralympiques (1545 médailles), tous s’accordent à dire que la concurrence n’est pas la même et que, qui plus est, « nous, on n’y va pas pour l’argent…, la preuve ».

Depuis 1988, les Jeux olympiques et paralympiques se déroulent sur les mêmes installations sportives mais à quelques mois d’intervalle. En 1989 est créé l’International paralympic comittee (IPC), équivalent du CIO, regroupant toutes les structures de sport pour handicapés. Mais les deux comités peinent parfois à s‘entendre… Dernier exemple en date, lors des 9e Jeux paralympiques (d’hiver) de Turin qui se sont déroulés du 10 au 19 mars dernier, faute d’accord préalable et sur fond de pression commerciale, tous les équipements sportifs des athlètes paralympiques ont dû être recouverts d’adhésif afin que n’apparaissent pas les fameux anneaux olympiques qui sont propriété du CIO ! Quant à la médiatisation, elle constitue sans nul doute un des maillons faibles de l’intégration. « On est sur la bonne voie mais encore très loin du but », souligne Cyril Moré. « Pour Athènes, France Télévision s’applaudissait [2].

Or ils n’ont rien diffusé en direct. De plus les journalistes ne se déplaçaient qu’en fonction des médailles potentielles… » Emmanuelle Assmann, elle aussi escrimeuse d’envergure internationale (aujourd’hui retirée du sport), renchérit. « Ce que nous réclamons le plus, c’est la reconnaissance du grand public. Il ne faut pas lâcher. Mais certains déjà ont compris que l’émotion sportive ne dépendait pas du fait qu’il y ait handicap ou non ». Tous les sportifs handisports ne sont pas égaux… devant la géographie. Si de plus en plus de moyens sont mis à disposition de façon déconcentrée, il s’avère que les lois de décentralisation, notamment celles de 1982, n’ont nullement précisé la prise en charge des pratiques sportives par les collectivités locales telles que les conseils généraux.

De fait, on constate que la « loterie » des politiques territoriales reste la règle : la Haute-Normandie, par exemple, est connue pour sa « générosité » à l’inverse d’un Paris qui semble pingre en la matière. À la Fédération française handisport, on constate « de plus en plus de migrations de sportifs qui vont se licencier dans des régions où ils vont être aidés. Or on sait que les reconversions les plus réussies, les plus exemplaires concernent des sportifs qui sont restés fidèles à leur région… L’ancrage local est nettement plus payant à la fin d’une carrière de sportif de haut niveau que la recherche de partenaires ou d’aides rapides ».


[1La Convention d’insertion professionnelle

Pour en bénéficier, le sportif doit figurer sur la liste des sportifs de haut niveau (catégorie jeune, senior ou élite) éditée par le ministère de la Jeunesse, des Sports et de la Vie Associative et révisée chaque 1er novembre. Cette liste est établie par les directeurs techniques nationaux des différentes fédérations sportives, désignant ainsi les athlètes prioritaires. L’employeur s’engage à accorder un certain crédit d’heures au sportif et les pouvoirs publics compensent financièrement ce « manque à gagner ». La CIP est renouvelable annuellement. Au niveau national, son montant moyen est de 3000 € par sportif et par an. Un certain nombre de fédérations, par le biais d’aides personnalisées, apportent un complément financier à la CIP.

Les employeurs ont la possibilité d’opter pour le mécénat sportif. Depuis 2001, les entreprises peuvent ainsi dégager des sommes d’argent pour aider des sportifs : 60 % de ces aides sont fiscalement déduites des bénéfices. Mécénat sportif et CIP peuvent se cumuler.

En matière d’approche du handicap et de la pratique sportive, le ministère établit et signe, chaque année, des conventions d’objectifs avec trois fédérations dites spécifiques : la fédération française handisport, la fédération française du sport adapté et la fédération sportive des sourds de France.

[2Avant le 12-14h étaient proposées 5 minutes de résumé quotidien. Un magazine de 26 minutes était diffusé tous les jours… en 3è partie de soirée, soit souvent après 1h du matin


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