N° 880 | du 10 avril 2008

Critiques de livres

Le 10 avril 2008 | Philippe Gaberan

Gilles Deleuze, Félix Guattari, biographie croisée

François Dosse


éd. La Découverte, 2007 (643 p. ; 29,50 €) | Commander ce livre

Thèmes : Psychanalyse, Philosophie

Il y a les livres qui s’achètent parce que tout le monde les achète. Et puis, il y a ceux qui se lisent le temps d’une rêverie et qui ont pour noble vocation d’apaiser l’esprit. Enfin, il y a ceux, plus exigeants, qui doivent être lus absolument, page par page, phrase après phrase et dont chaque mot doit être pris au pied de chacune des lettres qui le composent. Interminable lecture. Epuisante cogitation. Car tout compte, tout pèse, tout fait sens dans ce type d’ouvrage où chaque affirmation propulse le lecteur bien au-delà de la trame composée par l’auteur.

Or, le dernier ouvrage de François Dosse, historien des idées, est de cette encre là. Contrairement à ce qu’indique le titre, ce n’est pas seulement une biographie croisée de Gilles Deleuze et Félix Guattari qui est proposée au lecteur mais une investigation en profondeur des mouvements d’idées politiques et philosophiques ayant forgé tout la seconde moitié du XXe siècle. Et cinquante ans d’histoire ça ne s’avale pas en deux coups de cuillères à pot ! Non pas que cette période soit plus extraordinaire qu’une autre ; toute époque a son importance au regard du long cheminement de l’humanité vers elle-même. Mais elle est précisément celle-là même dont nous héritons ; elle est la matrice de ce que nous sommes aujourd’hui.

D’aucuns, nouveaux conservateurs de gauche mêlés aux anciens réactionnaires de droite, l’accusent d’une trop grande complicité avec les théories de Karl Marx et de Sigmund Freud. Pour ces accusateurs aux éructations fascistes, qui sont aussi et très souvent les détracteurs de l’œuvre de Deleuze-Guattari, la copulation contre nature du marxisme et du freudisme aurait engendré les génocides contemporains et le désastre écologique actuel. Et pour ceux-là encore, la meilleure façon d’absoudre le XXIe siècle de tout péché futur serait de renier, une bonne fois pour toute, toutes les références à mai 68 et plus radicalement encore d’éradiquer tous les rêves de liberté dont peut se nourrir le dernier homme… l’homme moderne.

Aussi, et à bien des égards, le chapitre 20, intitulé 1977 : l’année de tous les combats constitue-t-il la ligne de démarcation de l’ouvrage de François Dosse, le point de rupture épistémologique entre une pensée d’avant, forte d’un homme libre de tous les possibles, et une pensée d’après, un homme de nouveau esclave du délire des puissants. « Du travail de cochon ! » C’est par ce jugement sans appel que Gilles Deleuze et Félix Guattari jugent les idées des « nouveaux philosophes ». Et jusqu’à sa mort, Gilles Deleuze refusera de recevoir ou de rencontrer Bernard Henri Lévy. Car, aux yeux du premier, le second aura commis l’impardonnable facilité de confondre la « pensée de l’immanence » avec celle de la « jouissance immédiate ».

La mort de Dieu, proclamée par Friedrich Nietzsche et amplifiée par Freud et Marx, laisse l’homme libre de son devenir ; ce qui ne veut pas dire pour autant qu’il devient libre de tout faire. Or, c’est bien de cette confusion que naît l’insignifiance contemporaine. Le comble de l’histoire c’est que seront suspectés de facilité ceux-là même qui la condamnèrent, Deleuze et Guattari notamment. Certains de ceux qui hier gesticulaient sur les barricades sont devenus aujourd’hui des intellectuels médiatiques dont les parades n’ont d’autre fin que de faire oublier l’essentiel : l’homme n’est libre que de devenir lui-même.

Cette biographie, doublée d’un regard sur l’histoire contemporaine des idées, ne s’avale pas d’une traite. Elle est même difficile à lire pour quiconque n’est pas un tant soit peu familiarisé avec les concepts et les idées de la philosophie politique. Pourtant, François Dosse livre un livre à lire par les travailleurs sociaux ; car comme il le souligne fort bien dans sa conclusion, l’œuvre de Deleuze-Guattari est une analyse interminable et interminée des « rapports complexes et tendus entre les processus de subjectivation et les logiques institutionnelles. » À l’heure où le travail social entreprend sans doute l’une des plus magistrales métamorphoses de son histoire, où les personnes handicapées lasses d’être soi-disant représentées se saisissent elles-mêmes de leur propre pouvoir de parole, il y a là tout un livre qui aide à comprendre comment, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’individu surgit avant qu’il ne disparaisse dans l’individualisme.


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