N° 711 | du 3 juin 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 3 juin 2004 | Propos recueillis par Katia Rouff

Génogramme et génosociogramme :

Pourquoi ils peuvent aider les travailleurs sociaux

Thème : Histoire

Anne Ancelin Schützerberger [1], psychothérapeute et auteur de « Aïe, mes aïeux ! », affirme que contrairement à l’idée reçue, tout n’est pas transmis par nos seuls père et mère. Ainsi une investigation des arbres généalogiques permettrait de découvrir les personnalités de chacun et d’améliorer son action en se connaissant mieux soi-même et les usagers. À la condition bien sûr de n’avoir affaire qu’à des gens formés et volontaires

Quelles sont les définitions du génogramme et du génosociogramme ?

Le génogramme est un arbre généalogique sur trois générations, surtout utilisé en thérapie familiale et en psychiatrie. Il comporte certains faits de vie qui mettent en évidence les liens entre enfants, parents et grands-parents. Le génosociogramme englobe cinq à sept générations, marque les dates (mariages, naissances, décès, déracinements…), les faits importants de l’histoire de vie de la famille (niveau d’études, professions, séparations, remariages, maladies et accidents, déménagements, traumatismes, incendies, catastrophes, décès prématurés…) et les liens affectifs entre les personnes.

Sigmund Freud a mis en évidence l’inconscient individuel qui nous gouverne, Carl Gustav Jung, l’inconscient collectif, les travaux de J-L Moreno nous apprennent l’existence d’un coconscient et surtout d’un coinconscient familial, social et groupal et nous savons maintenant que de nombreuses choses se passent dans la transmission et le non-dit. Nous ne pouvons plus fonctionner avec l’idée que tout nous est transmis par nos seuls parents.

Nous avons un passé familial, des traumatismes hérités de nos grands-parents et arrière-grands-parents. La France vit aujourd’hui sur les deuils non faits des personnes guillotinées au moment de la révolution française, des soldats morts lors du massacre de Sedan (1870), ou de Verdun (1916-1917). Les personnes rencontrées chaque jour par les travailleurs sociaux, familles désunies, recomposées, enfants confiés à l’aide sociale à l’enfance, personnes déracinées… ont hérité de traumatismes qui doivent être nommés et retravaillés afin qu’elles aillent mieux.

Qu’apporte la réalisation du génogramme et du génosociogramme ?

Le génosociogramme pointe les traumatismes vécus par un individu. Nous ne pouvons pas comprendre une personne si nous ignorons d’où elle vient et quels traumatismes familiaux, socio-économiques et culturels elle a subis. Le génosociogramme permet de travailler sur ces traumatismes mais il doit être utilisé avec prudence. Esope, le fabuliste grec, prétendait que la langue est la meilleure et la pire des choses, il en va de même pour le génosociogramme, cet outil est indispensable mais doit être manié avec précaution.

Le travailleur social peut-il utiliser le génosociogramme pour éclairer sa propre histoire ?

Cet outil lui permet en effet de mieux se connaître et d’analyser avec quels filtres liés à son histoire personnelle il regarde l’usager. Dans la supervision d’équipe d’un centre d’accueil pour enfants en difficulté nous avons constaté que la grande majorité des enfants accueillis avaient des parents handicapés moteurs. En fait, l’assistante sociale qui les orientait, fille d’une femme handicapée en fauteuil roulant, adressait inconsciemment dans ce centre les enfants dans la même situation qu’elle.

De quelle manière le travailleur social peut-il utiliser le génogramme avec un usager ?

La réalisation et la lecture du génogramme apportent une image globale de l’histoire individuelle et du parcours familial d’une personne (lire l’article). Avec le génosociogramme, on voit que les traumatismes - abus sexuels, violences conjugales… - se retrouvent tout au long d’une histoire, souvent sur une centaine d’années. Rompre la chaîne des répétitions est difficile car nous faisons tous preuve d’une « loyauté invisible » à l’égard de notre famille quelle qu’elle soit. Un enfant enfermé dans un placard pendant six ans par ses parents, pris en charge par les services sociaux, a souhaité retourner chez ses parents. Quels que soient les traumatismes subis, nous souhaitons tous « soigner » nos parents et surtout en être enfin aimés.

L’utilisation du génosociogramme aide à comprendre la situation réelle d’une personne, adulte ou enfant, dans son contexte réel. Cet outil permet également de retrouver les traumatismes liés à l’histoire : exil, guerre, tremblements de terre, épidémies… Il apporte un éclairage nouveau, comme pour cet homme dont le père a quitté l’école à 12 ans. L’arrêt de sa scolarité avait pour cause le chômage de son père, victime de la grande crise économique de 1929-1930. La connaissance de notre psycho-histoire familiale est indispensable.

Le législateur l’a compris et a mis au programme du CM2 la réalisation de l’arbre généalogique. Elle aide les enfants qui éprouvent des difficultés en mathématiques ou en grammaire. Voir le résumé graphique de son histoire familiale lui permet d’en comprendre la logique et donc d’accéder à celle de certaines sciences. Pour la réalisation de cet arbre généalogique les enfants interrogent parents, grands-parents, oncles, voisins et amis. Les enfants issus de l’immigration s’enquièrent des raisons et dates de l’exil et du déracinement.

L’utilisation du génosociogramme facilite-t-il la parole ?

Oui, cet outil permet par exemple d’aider un enfant à parler de sa scolarité. En cas de redoublement on lui demande ce qui s’est passé : le père a-t-il quitté la maison ? A-t-il vécu le chômage ? La famille a-t-elle déménagé ? Quelqu’un est-il venu habiter la maison (un enfant, un parent, un ami…) ? À partir de questions simples sur des événements importants, enfants et adultes parlent facilement de tout. S’ils hésitent, on peut lister les secrets de famille : meurtres, divorce, internement en psychiatrie, chômage, alcoolisme, naissance adultérine, mort violente, décès prématuré d’enfant… et demander si le problème n’est pas lié à l’un de ces événements. Il m’est par exemple souvent arrivé d’entendre parler d’inceste ou d’attouchements sexuels en posant des questions simples sur la digestion. En effet, 62 % des personnes opérées pour des problèmes gastriques en Amérique ont subi ces traumatismes. Poser des questions délie les langues.

Vous écrivez que le génosociogramme met en évidence les « syndromes d’anniversaire ». En quoi consistent-ils ?

Nous sommes fragilisés à la date anniversaire d’un événement traumatisant dans notre famille dont nous n’avons pas toujours une connaissance consciente. Pourtant ce jour-là, si le deuil n’a pas été fait, le risque de tomber malade ou d’avoir un accident est réel, comme pour cette famille dont 10 membres sont morts un 14 février sur une cinquantaine d’années.

Vous parlez également de l’importance des noms et prénoms comme fondement de l’identité

Les noms et prénoms peuvent avoir une signification historique et même dramatique quelques fois. Salvador Dali portait par exemple le prénom de son frère aîné décédé un an avant sa naissance. Pour survivre et se démarquer, il a fait le pitre. Comment se sentir à la hauteur de ce frère figé à jamais dans un statut d’ange ? Pour certaines femmes, porter le prénom de Barbara en hommage à la chanteuse est difficile car elles entendent « barbare ».

Très souvent aussi les personnes à la recherche de leur identité retrouvent des liens à partir de leur prénom qui peut être celui de l’amant de la mère, de la première fiancée du père mais aussi d’une vedette ou d’un sportif célèbre au moment de leur naissance. Il est donc important de connaître les raisons du choix de son prénom et de savoir s’il est significatif d’un lien familial touchant un traumatisme. Si c’est le cas, la personne est coincée entre le devoir de mémoire et le besoin d’être elle-même. D’autres fois, l’utilisation du prénom peut provoquer des clivages de la personnalité, comme pour les enfants issus de l’immigration appelés par leur prénom d’origine en famille et par un prénom francisé à l’école.

Vous insistez sur le fait que le génogramme doit être utilisé avec précaution

Ce n’est pas sans raison si l’amendement Accoyer relatif à la réglementation de la pratique de la psychothérapie fait tant de remous. Des personnes sans aucune formation en médecine, psychologie ou sciences humaines s’approprient par exemple l’utilisation du génogramme et du génosociogramme ou s’autoproclament « psychogénéalogistes » après un séminaire de trois jours, une conférence, un article, un passage à la télévision… et c’est parfois dangereux. En revanche, toutes les personnes avec une formation de base solide : médecins, psychologues cliniciens, éducateurs spécialisés, orthophonistes, assistantes sociales, infirmières cliniciennes… pourraient utiliser cet outil dans l’accompagnement des personnes en difficulté, surtout si elles ont fait une démarche personnelle de travail sur soi ou une vraie thérapie.

Face à un nœud ou une histoire douloureuse, elles sauraient orienter la personne reçue vers un thérapeute. De fait, il faut à la fois une formation de base solide et une démarche personnelle de connaissance et de travail sur soi pour ne pas risquer de faire de mal, pour être un thérapeute. Mais dans le cas de travailleurs sociaux, il s’agit d’aider les gens et non de leur faire une psychothérapie. Ils ont du bon sens, l’expérience du terrain et de la misère humaine.

Que souhaitez-vous dire aux travailleurs sociaux ?

Ils ont une fonction très importante de lien social et de réparation de traumatismes pour permettre aux personnes de repartir d’un bon pied. Quels que soient les drames du passé, une personne peut toujours s’en sortir à condition de bénéficier d’une main secourable - celle d’un travailleur social par exemple - et de pouvoir la prendre. C’est ce qu’on appelle la résilience. Un certain nombre de psychothérapeutes constatent que les vrais thérapeutes du quotidien sont les travailleurs sociaux, les aides soignantes, les coiffeurs… toutes les personnes auxquelles nous nous confions à l’occasion d’autre chose, à divers moments de notre vie.


[1Anne Ancelin Schützenberger organise tout au long de l’année des formations en minigroupe sur le thème transgénérationnel, génogrammes, psycho généalogie.
Contact : secrétariat de Anne Ancelin Schützenberger - 14, avenue Paul Appel - 75014 Paris. anne.schutzenberger@wanadoo.fr


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