N° 1083 | du 22 novembre 2012

Critiques de livres

Le 22 novembre 2012 | Jacques Trémintin

Frères et sœurs de personnes handicapées

Sous la direction de Charles Gardou


éd. érès, 2012 (187 p. ; 12 €) | Commander ce livre

Thème : Fratrie

La structuration identitaire d’un enfant tient aux liens verticaux, mais aussi aux liens horizontaux. Les relations, au sein de la fratrie, sont faites de contiguïté fusionnelle et d’adversité déchirante, de risque de se confondre et de tentation de s’entre-tuer, de protection et de désir fratricide. Ces rapports de proximité et de distance constituent des facteurs essentiels de socialisation, de régulation des conflits et d’articulation de la place faite à chacun, préfiguration à l’intégration à la société humaine. Mais quand la fratrie compte un enfant avec handicap, ce qui se joue prend une tout autre dimension.

L’ouvrage publié, il y a quinze ans, sous la direction de Charles Gardou qui avait réuni autour de lui neuf contributeurs, vient d’être réédité. C’est avec beaucoup d’intérêt que l’on retrouvera ces témoignages d’une grande force et d’une finesse ciselée au scalpel. C’est bien de souffrance dont il s’agit ici, souffrance de ces frères et sœurs qui évoquent un sentiment de délaissement, d’abandon et de solitude. Leur détresse et leurs difficultés sont restées inapparentes, moins entendues ou plus négligées. Se ressentant comme des privilégiés de la normalité, ils ont pu identifier le handicap à une faute qu’il leur reviendrait d’avoir à expier. Se sentant missionnés pour être soignant, éducateur ou thérapeute, certains se sont parentalisés au point d’investir ultérieurement un métier d’aide leur permettant de compenser leur impuissance première.

D’autres ont parfois conçu de la honte d’avoir honte de ce frère ou de cette sœur, dont ils cachaient l’existence à l’extérieur. D’autres aussi, ont éprouvé de la révolte face à cette insupportable présence qui les absorbait, après avoir conditionné toute la vie de la famille. D’autres encore ont intégré le devoir d’avoir à panser la blessure, compenser le manque et apaiser le deuil de leurs parents blessés et déchirés, en devenant le bon objet, l’enfant parfait, celui qui réussit et ne pose pas de problème. Être l’antidépresseur indispensable à l’équilibre psychique des adultes ne prédispose pas à vivre dans l’insouciance.

Bien sûr, chaque famille constitue un espace unique, structuré par une dynamique propre reliée au nombre d’enfants, à l’âge et au rang de naissance de celui qui est atteint d’un handicap, aux caractéristiques de sa déficience, au climat émotionnel et à la cohésion du groupe familial. Mais même déclinée à chaque fois d’une manière spécifique, la problématique reste entière. C’est le sort de l’identification en miroir, quand le double spéculaire est atteint dans son intégrité physique et/ou psychique. C’est la privation de la relation ludique et des plaisirs gratuitement partagés, quand on se voit attribuer un rôle de substitut parental. C’est la perte du droit à la sécurité et à la protection de ses parents quand tout est focalisé sur l’enfant porteur de déficience.


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