N° 1010 | du 17 mars 2011

Faits de société

Le 17 mars 2011

Folle défiance à l’égard de la folie

Joël Plantet

La défiance à l’égard de la maladie mentale et une surveillance sociale planifiée prennent progressivement le pas sur les soins psychiatriques. Mais la mobilisation contre la « police de l’intime » prend de l’ampleur.

La pétition du Collectif des 39 réunit déjà plus de 20 000 signatures. Celles-ci soutenaient utilement la manifestation organisée le 15 mars, jour de la présentation à l’Assemblée nationale du projet de loi sur les soins psychiatriques, après une adoption fin janvier par le conseil des ministres. Entre les deux échéances, le Conseil constitutionnel avait d’ailleurs demandé qu’un juge soit saisi pour les hospitalisations sous contrainte de plus de quinze jours…

Ce texte donne un cadre juridique à une ambiance de plus en plus sécuritaire : ces deux dernières années, un Appel contre la nuit sécuritaire avait déjà rassemblé 30 000 signatures pour réagir au discours présidentiel superposant la maladie mentale à sa supposée dangerosité, juste après qu’un étudiant grenoblois ait été poignardé, en décembre 2008, par un malade en fugue. Plaidant aujourd’hui pour une « hospitalité à la folie » et estimant que « seul le trouble à l’ordre public est pris en compte », le Collectif dénonce des lieux de soins psychiatriques truffés de caméras de surveillance, la multiplication des chambres d’isolement, les protocoles de neutralisation physique des patients, les obstacles préfectoraux mis aux levées d’internements obsolètes et la suppression des sorties d’essai.

« Un contrôle inédit de la population », selon le Collectif des 39

Long de 40 pages, le projet de loi prévoit en effet l’institution de « soins » sans consentement en ambulatoire installant, selon la pétition, « un contrôle inédit de la population » et détournant la fonction des soignants « vers une orientation de dénonciation, de rétention, de "soins" sous contrainte et de surveillance ». De même, dans une logique démagogique alimentée par l’émotion suscitée par quelques faits-divers, il institue un fichier national des personnes ayant été soumises – ne serait-ce qu’une seule fois – à des soins sans consentement… Les préfets pourraient se référer aux antécédents du patient, ce qui reviendrait ainsi à créer un « casier psychiatrique »…

Enfin, une notion de « péril imminent » serait instaurée, sans pour autant être clairement définie, de même qu’une « garde à vue sanitaire » de 72 heures en cas d’hospitalisation sans accord du patient. « Penser que ce projet de loi va améliorer la situation est une déraison d’État », conclut le Collectif, car il est à l’opposé d’une « logique ouverte et déségrégative, de thérapeutiques diversifiées centrées sur le lien relationnel et la confiance, dans la durée ». Pour l’année 2008, le nombre des personnes hospitalisées sans leur consentement (à la demande d’un tiers) au moins une fois dans l’année s’est monté à 69 000, soit 23 % de l’ensemble des personnes prises en charge en hospitalisation psychiatrique complète.

Certes, l’actuelle fragilité de la psychiatrie ne peut qu’être interrogée : fermetures de dizaines de milliers de lits, postes vacants se comptant par centaines, patients plus désocialisés qu’avant… « Nous voulons que les budgets subventionnent des soins et non des aménagements carcéraux, la formation des personnels, des effectifs conséquents, pour une conception humaine de l’accueil de la souffrance », résument les signataires.

L’enjeu est de taille, qui concerne notre regard sur la folie. Le magazine trimestriel d’information du dynamique établissement public de santé mentale (EPSM) de l’agglomération lilloise, Alter Ego, vient de sortir son premier numéro : il parle justement de la perception de la santé mentale par la société d’aujourd’hui. Mais surtout, il témoigne de la vitalité et de la capacité d’innovation du secteur.