N° 846 | du 28 juin 2007 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 28 juin 2007

Femmes dans les quartiers

Joël Plantet

Astucieux, Sarkozy embauche Fadela Amara pour sa politique de la Ville. Maltraitées, reléguées, stigmatisées, certaines banlieues vont évidemment toujours aussi mal. Plusieurs initiatives — associatives, cinématographiques — posent avec acuité le problème de l’égalité entre hommes et femmes

Fin mai, les films en compétition à Cannes tournaient dans une dizaine de villes de banlieue parisienne. Parmi les plus francs succès, Persepolis, dessin animé autobiographique de Marjane Satrapi (sortie nationale le 27 juin) où elle évoque son enfance iranienne. « Je garderai en tête les images de ces femmes voilées regardant l’histoire de cette gamine, elle-même sous une burqa, en Iran… », épiloguait (Libé du 28 mai) Luc Besson, grand organisateur de ce Cannes en banlieue.

Le 19 juin, la fondatrice de Ni putes ni soumises (NPNS), Fadela Amara, acceptait le poste de secrétaire d’État chargée de la politique de la Ville. Depuis quelques années, ses trois principaux chevaux de bataille se nomment laïcité, égalité, mixité : « Dans les cités, c’est maintenant qu’il faut changer la situation », affirme-t-elle aujourd’hui en pleine confiance. À voir.

Elle aura en tout cas du pain sur la planche. Outre un chômage structurel et un abandon de plus en plus criant des services publics, les problèmes de certains quartiers se déclinent parfois aussi au féminin : mariages forcés, répudiations, problèmes de respect entre garçons et filles, violences conjugales, emprise des frères, discriminations sexistes, exigence de certificats de virginité, mutilations…

Certaines initiatives militantes n’ont de cesse de le rappeler : ainsi le documentaire Allez Yallah !, sorte de « poème épique, de chant d’amour émancipateur » pour son réalisateur [1]. Depuis quelques années et des deux côtés de la Méditerranée — dans les douars et bidonvilles du Maroc comme dans les banlieues françaises —, une caravane de femmes, musulmanes ou non, réunit les habitant(e)s des quartiers pour parler de leurs droits, « prendre conscience de leur force et danser leur soif de liberté » (le rap de Bam’s et les chants arabo-andalous de Sapho rappellent dans le film que la musique et la beauté sont à célébrer). Tout en se réappropriant des segments d’espace public, un formidable mouvement de femmes pour la liberté et l’égalité, nous indique-t-on, est en train d’émerger.

Un road-movie contre l’obscurantisme, le fatalisme et le communautarisme

Au Maroc, face à une paupérisation pouvant conduire à l’intégrisme, les militantes se battent pour la santé et l’éducation… Elles ouvrent en permanence la discussion sur un code de la famille datant de 1984 et infériorisant les femmes. Même si les amendements promulgués en février 2005 comportent des améliorations significatives concernant leur statut, certains principes inacceptables — tutorat, polygamie — ont bel et bien été maintenus : « La démocratie devient otage des extrémismes »… En permanence, les caravanières débattent, dispensent lorsqu’elles le peuvent des conseils juridiques, orientent le cas échéant vers une aide alimentaire ou sociale, militent contre l’analphabétisation. Avec, en France, quelques outils : le réseau Femmes contre les intégrismes (FCI) a édité voici quelques mois la troisième édition de la brochure Madame, vous avez des droits !, destinée aux femmes étrangères ou d’origine étrangère ; la mairie de Paris propose une plaquette sur la résistance aux mariages forcés… [2]

Énergie, savoir-faire, stratégie : la lutte de ces femmes maghrébines est exemplaire. Road-movie contre l’obscurantisme, le fatalisme et le communautarisme, Allez Yallah ! est aussi un combat contre l’appauvrissement et le terrorisme. Fortes du soutien de la ligue démocratique des droits des femmes (LDDF), ces caravanes — qui peuvent aussi se décliner sur le mode régional — se déplacent au Maroc chaque année depuis 2000. En France, FCI regroupe plusieurs dizaines d’associations de quartier, certaines ayant pour premier objectif la lutte contre les mariages forcés. De fait, l’auteur du documentaire, Jean-Pierre Thorn, considère que les femmes du Maghreb sont au bout de la chaîne de l’oppression, que ce soit en France ou au pays d’origine. Drôle de réalisateur ! Cinéaste avant de devenir ouvrier spécialisé à Alsthom pendant dix ans, puis de nouveau cinéaste, auteur de nombreux films d’entreprises ou d’émissions syndicales… Sorti fin 2006 dans quelques salles, Allez Yallah ! a largement tourné dans les festivals avant de s’embarquer pour une belle croisière associative : des projections dans cent cinquante villes ont permis à 20 000 spectateurs de le voir.

Il s’agit bien, au final, d’un enjeu social dont les politiques n’ont peut-être pas encore saisi l’ampleur. Sous la houlette de l’ultra-réactionnaire (à visage humain) Christine Boutin, l’emblématique figure de NPNS y pourra-t-elle quelque chose ?


[1Allez Yallah ! (Jean-Pierre Thorn, 2006, 116 mn). Programmation : Nolwenn Thivault - 9, rue Ambroise Thomas - 75009 Paris. Tél. 01 53 34 13 80

[2FCI - BP 0640 - 69239 Lyon cedex 02. Tél. 04 78 29 21 89