N° 607 | du 31 janvier 2002 | Numéro épuisé

Critiques de vidéos

Le 31 janvier 2002 | Un film documentaire de Marinca Villanova

Fait-maison

Mireille Roques

2001 (52 minutes)
La Cathode
119 rue Pierre Sémard
93000 Bobigny
Tél. 01 48 30 81 60

Thème : Immigration

Appelons-la Farida. Jupe longue, corsage brodé, foulard sur la tête, elle pourrait être – vingt ans plus tard – la Zouina d’Inch’Allah dimanche, comme elle, arrachée à sa famille et à son pays pour rejoindre en France un mari immigré de longue date, si peu et si mal connu, et qui ne gagnera certes pas à l’être… Mais, alors que dans le film de Yamina Benguigui, les personnages secondaires caricaturaux et les situations convenues desservent le portrait de l’héroïne, le documentaire de Marinca Villanova, au contraire, laisse toute sa place au témoignage de Farida et de ses compagnes maghrébines et africaines.

Assises autour d’un thé, en groupe, dans des échanges vifs ou des « confessions » plus intimes, elles vont, près d’une heure durant, faire un bilan de leur vie, démêler les fils d’une histoire qu’elles n’ont pas choisie, — tous les mariages ont été « arrangés » —, une histoire que la plupart ont subie mais dont certaines ont réussi à modifier le cours. En miroir à ce groupe, et filmées individuellement, deux jeunes femmes : Lynda, l’Algérienne et Koura, la Malienne, témoignent de la volonté d’une partie de la nouvelle génération d’être actrice de sa vie, fut-ce au prix de la rupture familiale et du bannissement.

Mais revenons à Farida et à ses compagnes. D’abord très méfiantes et opposées à l’idée d’un film, elles se sont peu à peu laissées convaincre et un certain nombre d’entre elles a fini par accepter de tenter l’aventure. Toutefois, « beaucoup ont refusé, reconnaît la réalisatrice, par crainte de leur mari, de leurs enfants, du regard des voisins ». Les participantes, elles-mêmes, n’ont pas souhaité que la famille assiste à la projection. Courageuses, mais pas téméraires… ! « Pour la plupart d’entre elles, dit encore Marinca Villanova, ce fut une révélation de pouvoir exprimer leurs regrets, leurs révoltes et leurs souffrances ».

Elle a dû prendre le temps de les « apprivoiser » et partager pendant plusieurs mois leurs rencontres dans le lieu d’écoute et de parole de leur cité du Moulin Neuf à Stains pour saisir la parole libérée de ces femmes si peu libres. « Prisonnières » ose Farida : « Toujours à la maison. Sinon, le marché à Saint Denis. Stains. C’est tout. » Il faut dire qu’elle est particulièrement mal tombé, Farida : un mari au mieux indifférent et souvent violent et qui, une fois les enfants partis, a songé à divorcer pour en épouser une plus fraîche. Cette fois-là, Farida la soumise s’est révoltée, menaçant de lui «  casser la tête avec un marteau ».

Avec suffisamment de conviction pour qu’il oublie ses projets… Pourtant, à l’écouter évoquer son lot quotidien depuis tant d’années, on peut se demander ce qui rattache encore Farida à son tyran. Pas l’amour, ni les enfants, ni même l’habitude. À une Algérienne comme elle qui évoque son défunt mari « si gentil », elle réplique dans un rire conjuratoire : « Le mien, s’il meurt, je pleure même pas ! ». Non, rien ne la retient mais rien ne l’autorise à partir. Programmées pour demeurer sous tutelle, toutes évoquent la malchance d’être née fille dans une culture où l’homme est le maître : « T’as pas le choix : quand tu es la fille de la maison, c’est comme le service militaire. Aider la mère, c’est obligé ». L’école : « Mon père ne voulait pas qu’on me remplisse la tête ! ». Alors ? Alors les tâches ménagères et puis, l’âge venu, le mariage. Les mêmes tâches, le sexe en plus.

Ce qui frappe, dans le discours de ces femmes d’un autre temps, c’est l’authenticité du propos, voire leur crudité. Les Africaines y vont carrément : « Quand il en a envie, il te prend, il te monte, il redescend. » Car la sexualité, elles la subissent, et pas question qu’il en soit autrement : « Une fois, j’ai eu le malheur de dire que j’avais envie. Qu’est ce que j’avais pas dit là ! ». Alors ? Alors, pour se consoler de tout et même du pire : les enfants. Ils occupent toute la place, justifient tous les sacrifices, ils « sauvent l’honneur ». Certes, elles espèrent qu’ils auront une vie meilleure que la leur, surtout les filles, mais les schémas ont la vie dure et les garçons continuent à attendre que leur mère les serve et que leur sœur débarrasse la table. « C’est pourtant vous qui les élevez vos fils ? » interroge la réalisatrice. Silence.

Farida et les femmes de sa génération ne peuvent guère faire plus. La parole est à leurs filles, fussent-elles rebelles comme Koura. Koura qui dit : « Je veux une fille, Inch’Allah (…) Ce sera ma copine ». Et qui espère : « Peut-être sera-t-elle plus combattante que moi. »