N° 1089 | du 17 janvier 2013

Faits de société

Le 17 janvier 2013

Expulsions, où est le changement ?

Joël Plantet

Paradoxalement, le gouvernement précédent avait cédé à la mobilisation, permettant le retour d’un jeune Kosovar polyhandicapé ; aujourd’hui, une situation analogue se heurte à l’intransigeance du pouvoir actuel…

Blendon Gashi, dix ans, réfugié du Kosovo avec ses parents et son frère jumeau, était scolarisé à Châlons-en-Champagne. Hémiplégique depuis l’âge de trois ans à la suite d’un accident cérébral, il devait être opéré le 21 mars 2012 pour améliorer la mobilité de sa main droite et une claudication. Mais, sans état d’âme, l’État français décidait, quelques semaines avant l’intervention, d’expulser la famille dans son pays d’origine, où l’opération chirurgicale et son suivi ne peuvent pourtant être assurés. Le préfet de la Marne, comme les autres, a un quota d’expulsions à assurer…

Logique administrative aveugle : le Kosovo étant inscrit sur la liste des « pays sûrs », l’Office français de protection des réfugiés (Ofpra) refuse rapidement la demande d’asile et notifie une obligation de quitter le territoire français (OQTF). Le 18 janvier 2012, la famille est arrêtée, emmenée au centre de rétention administrative (CRA) de Metz et reconduite à Pristina le lendemain par avion privé du ministère. Un an auparavant, en 2010, l’expulsion d’un autre jeune Kosovar polyhandicapé avait suscité l’émotion, dont celle de plusieurs ministres actuels ; grâce à la mobilisation, l’adolescent avait été, lui, autorisé à revenir en France. Tout cela se passait à l’époque de Nicolas Sarkozy et de Claude Guéant…

« Ce qui était intolérable sous Sarkozy le reste aujourd’hui »

Enseignants, parents, associations – dont le Réseau éducation sans frontières (RESF) – se mobilisent pour faire revenir les jumeaux et leurs parents, manifestant tous les week-ends devant la mairie locale. Une pétition rassemblant une centaine de personnalités (artistiques, politiques et syndicales), diffusée sur les sites Internet de Médiapart, de Libération, du Nouvel Observateur et de l’Humanité, réclame aussi leur retour. À Pristina, la famille, qui vit cachée, s’est vue refuser un visa médical par l’ambassade de France, sur instruction du cabinet de l’actuel ministre de l’Intérieur. Interpellé sur cette situation, le gouvernement Ayrault entérine donc ainsi la décision de ses prédécesseurs. Bref, estime RESF, « ce qui était intolérable sous Sarkozy le reste aujourd’hui ».

Dans la même rubrique, un autre point noir devient de plus en plus catastrophique : 101e département français depuis 2011, Mayotte ne parvient pas à lutter contre l’immigration en provenance des Comores : aujourd’hui, 40 % des 212 000 habitants de Mayotte sont désormais d’origine comorienne (+25 % depuis 2007), la grande majorité en situation irrégulière, et entre 25 % et 40 % des élèves sont issus de familles sans papiers. Des dizaines d’habitants de ces îles risquent quotidiennement leur vie à bord d’embarcations parfois trop précaires pour arriver à bon port. Le trafic de certificats de naissance y a explosé, sur fond de situation sanitaire désastreuse.

Adossée à un CRA tristement célèbre – même s’il doit être rénové d’ici 2015 –, la machine à expulser bat son plein, y compris pour les mineurs non accompagnés, en principe non expulsables (5 000 enfants l’an dernier sont passés par ce CRA) ; environ 20 000 migrants sont renvoyés aux Comores par an. Le Défenseur des droits, effaré de la situation, pousse un cri d’alarme : « On a créé un département, il faut assumer. » En décembre, le ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, a annoncé des mesures pour « améliorer à échéance immédiate les conditions de rétention » sur l’île. Un second CRA doit être ouvert en 2014. Mais pour l’heure, les conditions demeurent déplorables, dénonce la Cimade.