N° 637 | du 10 octobre 2002 | Numéro épuisé

Critiques de livres

Le 10 octobre 2002 | Jacques Trémintin

Évaluation (s) des maltraitances

Sous la direction de Marceline Gabel & Paul Durning


éd. Fleurus, 2002, (392 p. ; 20 €) | Commander ce livre

Thème : Maltraitance

Évaluer les situations de maltraitance est un acte qui peut bouleverser des destinées familiales et individuelles. Aussi est-il nécessaire de mettre de la rationalité dans une démarche trop souvent parasitée par une passion compréhensible dictée par la seule défense de l’enfant. Les professionnels aspirent à trouver des outils rigoureux voire scientifiques qui leur permettent de dépasser les approches psychologisantes ou les démarches arbitraires.

C’est ce que se propose de faire ce livre qui rejette d’emblée deux positions opposées mais néanmoins autant nuisibles l’une que l’autre : le sens clinique et la pluridisciplinarité auraient seuls une valeur objectivante ou la caution contre toute erreur constituée par le recours à des instruments magiques qui calment surtout l’anxiété. _ C’est vrai que la subjectivité et la déduction sont largement soumises aux positionnements contre-transférentiels : la difficulté d’appréhender le bonheur ou l’amour renvoie à la perception personnelle de l’évaluateur. « Chacune des phrases prononcées ou écrites dans une évaluation est chargée de l’histoire personnelle, de l’éducation, de la culture, des valeurs et de préjugés des formations reçues mais aussi des angoisses ou des certitudes du professionnel qui évalue » (p.61). Mais la mesure à prétention objective qui pourrait répondre à ces dérives, ne présente pas plus de garantie absolue. Le seuil d’erreurs en sciences humaines est estimé entre 5 et 10 %.

Si on cumule les facteurs de risque de maltraitance (monoparentalité, pauvreté, parents ayant été maltraités dans leur enfance, attitudes éducatives autoritaires), on n’obtient que 30 % seulement de passages à l’acte. Ce qui signifie que 70 % des parents réunissant ces conditions peuvent être potentiellement suspectés et stigmatisés, d’une façon tout à fait injuste. Autre rappel important : il n’existe ni profil type d’enfant abusé, ni profil type d’abuseur, ni de mesure infaillible de l’abus sexuel. En outre, les mêmes faits n’auront pas les mêmes manifestations chez deux victimes différentes : l’une extériorisera par des symptômes bruyants, l’autre ne livrera rien. C’est donc bien dans cet entre-deux prudent, que l’ouvrage présente toute une série d’expériences d’évaluation systématique. Ainsi de la grille de Maurice Berger tentant d’identifier les conditions rendant nécessaire la séparation d’un enfant et de sa mère psychotique.

Autre travail intéressant, celui portant sur l’identification de la relation d’attachement entre le parent et son enfant : partant de l’idée que la qualité de la sécurité intérieure construite au moment des premières interactions va déterminer la personnalité ultérieure, toute une série de mesures a été élaborée pour repérer cette réalité. Les Québécois, de leur côté, ont mis au point un système expert, véritable logiciel d’aide à la décision, regroupant 370 questions. Avec ce que cette distanciation du facteur humain comporte de quête de l’information plus systématique et de questionnement exhaustif, mais aussi de risque de déshumanisation et d’appauvrissement de la compétence clinique de l’intervenant.


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