N° 903 | du 30 octobre 2008

Faits de société

Le 30 octobre 2008

Europe, libéralisme et travail social

Joël Plantet

Le projet de directive européenne prévue pour décembre concernant la définition du service social d’intérêt général inquiète. Les travailleurs sociaux d’Europe prennent conscience de l’ampleur de la question

Créé en 1988, le Mouvement européen des travailleurs sociaux (METS) rassemble des professionnels du travail social pour faire prendre en considération au maximum les questions sociales dans la construction de l’Europe [1]. Il développe sans relâche des échanges entre collègues de différents pays : cette année, en Andalousie, des journées d’études ont porté sur les réalisations concrètes de la politique sociale andalouse, avec la question cruciale des migrations. L’an prochain, un voyage à Berlin est prévu, de même qu’un séminaire en Pologne. Le 3 octobre dernier, le METS fêtait ses vingt ans à Paris, à la Maison de l’Europe bien sûr.

Le travail social est immergé dans une économie libérale actuellement en crise. Quels enjeux pour les pratiques propres à chaque pays, promises à l’« harmonisation » européenne ? Comment concilier libre marché et cohésion sociale ? La déréglementation du droit du travail, la mise en concurrence possible des services sociaux avec les services d’intérêt économique général (SIEG), la marchandisation, sont à l’ordre du jour… En France, mais aussi en Suède ou en Espagne, les secteurs de l’aide à domicile, du conseil, de certaines sous-traitances (celles des enquêtes sociales, par exemple) s’ouvrent de plus en plus au marché. Les méthodes d’intervention brèves, contractualisées sur un point précis, remportent un vif succès. À Cologne (Allemagne), la municipalité n’a accepté de subventionner un service de prévention de quartier qu’en fonction des résultats obtenus et, dans les instances européennes, on évoque déjà le « modèle de Cologne »… Auteur en 2006 de l’ouvrage Du social en Europe, Joël Henry pointe les risques : le Conseil de l’Europe, qui regroupe quarante et un États, transmet dans l’élaboration des textes des « standards libéraux », une uniformisation qui s’effectue lentement, « souvent à bas bruit à l’insu des travailleurs sociaux ». Ainsi la déjudiciarisation, qui met de plus en plus à mal le rôle des juges des enfants.

« Une uniformisation s’effectue à l’insu des travailleurs sociaux »

Par ailleurs, l’internationalisation de la formation est en train de se préciser ; des compétences et pratiques adéquates sont donc à mettre en œuvre par rapport à cette globalisation du travail social. Dans une intervention sur les pratiques sociales en Europe, une professeure de l’institut du travail social d’Utrecht (Pays-Bas), Toke Smolders, souligne l’importance des échanges entre professionnels des différents pays. Que les IRTS, au plus vite, ouvrent leurs formations aux échanges internationaux et bâtissent un réseau ! Présidente de l’association Atlàntida, professionals per la Interculturalitat à Barcelone et membre du METS, Montserrat Feu estime que les questions d’immigration sont cruciales : de nouvelles méthodologies sont à l’ordre du jour. Le travail social communautaire s’est mis assez tôt en place en Catalogne, avec « sa contribution au changement des structures politiques et sociales ». Une vision « intégrale » de la personne prise en charge s’est ensuite imposée, entraînant la création de services et de prestations, des critères de « prévention, assistance et promotion », impliquant « les citoyens dans l´amélioration de leurs conditions de vie ». Mais la crise de l’État providence est arrivée… Prônant de nouvelles « approches d’intervention plus transversales, plus globales » pour une « meilleure relation interculturelle », il s’agit maintenant, dans cette situation sociale dégradée par le libéralisme, de « revitaliser la confiance dans la capacité de réponse des citoyens. »


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