N° 722 | du 23 septembre 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 23 septembre 2004

« Être parent. Et si on en parlait ? »

Katia Rouff

La maison des parents de Romainville (93) a ouvert ses portes en 2002. Fruit d’une réflexion menée par de nombreux partenaires locaux, elle propose aux parents un lieu de rencontre et un espace de parole sur les questions d’éducation.

Fathia [1] a une quarantaine d’années et une fille adolescente. Récemment divorcée, elle est allocataire du RMI. À Marie-Christine Marion, animatrice de la Maison des parents de Romainville [2], cette femme élégante raconte avec humour les problèmes scolaires de sa fille et le comportement « irresponsable » de son ex-conjoint : « C’est la psychologue du centre municipal de santé qui m’a conseillée de venir ici. Parler des problèmes que je rencontre avec ma fille me soulage. J’aimerais participer aux rencontres entre parents d’adolescents mais je redoute de croiser des personnes que je connais, devant lesquelles je ne souhaite pas évoquer mes difficultés », explique Fathia.

Cette réticence est-elle partagée par les autres parents ? « Ça dépend, souligne Marie-Christine Marion. En effet, certains, comme Fathia, ne souhaitent pas parler devant des personnes qu’ils connaissent. Il arrive d’ailleurs que dans un groupe – où des gens peuvent vivre dans le même immeuble – un participant maladroit accompagne d’un « j’en étais sur ! », le récit d’un parent qui raconte les problèmes de son enfant. Dans ce cas, je tempère. En revanche, d’autres femmes, surtout celles qui travaillent et sont indépendantes, parlent facilement et échangent leur numéro de portable au bout de dix minutes avec une autre participante ».

Un projet né de la réflexion d’un réseau de professionnels

La Maison des parents de Romainville est idéalement située près de la Poste, du centre commercial et sur la route du marché, chacun peut s’y arrêter en passant. Ouverte depuis octobre 2002, elle a été créée à l’initiative d’un important comité de pilotage : centre municipal de santé, aide sociale à l’enfance, CAF, centre médico-psycho-pédagogique (CMPP), centre médico-psychologique (CMP), confédération syndicale des familles, centre de guidance infantile… et fait partie du Réseau d’écoute, d’appui et d’accompagnement des parents (REAAP) de Seine-Saint-Denis.

Pour l’instant, elle est ouverte 16 heures par semaine (plus le jeudi après midi consacré aux entretiens individuels sur rendez-vous ou aux rencontres à l’extérieur) et Marie-Christine Marion en est la seule permanente. « En cas de problème – présomption de maltraitance par exemple — je fais appel au réseau que constitue le comité de pilotage. Je m’appuie aussi sur ma connaissance des divers professionnels qui le composent pour orienter aux mieux les parents », explique-t-elle.

Dans la journée, la Maison des parents propose des rencontres informelles entre parents avec la responsable du lieu, des moments de convivialité et de partage, de la documentation, une discussion sur différents thèmes : éducation, adolescence, école… Chaque semaine, elle organise des ateliers autour du conte ou de l’écriture pour que parents et enfants partagent un moment agréable. Enfin, des soirées débat sont régulièrement organisées autour des thèmes souhaités par les parents.

Un soutien à la mission éducative des parents

En concevant le projet, le comité de pilotage pensait que les parents parleraient en priorité de l’école, en réalité, ils abordent le plus souvent d’autres sujets de préoccupation. Beaucoup de femmes élèvent seules leur (s) enfant (s) — Romainville détient le record du nombre de mères isolées en Seine-Saint-Denis. Elles ont besoin de se poser, de discuter de leurs problèmes et de leur isolement. Les hommes parlent surtout de leur difficulté à prendre leur place de père, notamment en cas de divorce ou de séparation conflictuelle.

Enfin, nombreux sont les parents qui posent difficilement des limites à leur enfant et n’osent pas faire preuve d’autorité. « Quand j’explique aux parents que l’enfant a absolument besoin de cette autorité et de ce cadre pour grandir en sécurité, qu’il doit se confronter à des règles d’éducation, ils l’entendent mais cela semble toujours difficile à appliquer », constate l’animatrice qui organise régulièrement des rencontres en groupe sur le thème : « Parents, osez dire non ». La Maison des parents a aussi pour rôle de soutenir et renforcer la mission éducative des parents, de proposer un lieu tiers où ils peuvent parler d’eux et de ce qu’ils ressentent.

Ce travail se tisse au jour le jour, rencontre après rencontre. « Les parents ne sont pas démissionnaires, ils ont plutôt souvent « été démissionnés » par les médias, les institutions, et ont perdu une part de la confiance et de l’estime d’eux-mêmes. Difficile pour un parent d’être au chômage, de se sentir exclu de la société et de garder une estime de soi suffisamment forte pour éduquer son enfant et lui transmettre les valeurs auxquelles lui-même ne croit plus vraiment », analyse Marie-Christine Marion. Avec une formation de psychothérapeute et après avoir animé durant dix ans des groupes de parole pour personnes séropositives à l’association AIDES, l’animatrice et responsable du lieu est en mesure d’apporter une écoute à ces parents en difficulté.

L’éducation dans différentes cultures

La Maison des parents de Romainville accorde une place toute particulière à la connaissance des cultures d’origine des personnes accueillies. De nombreuses discussions informelles tournent autour du décalage entre la culture d’origine et la culture française en matière d’éducation. « Un père africain vient régulièrement me parler de sa fille récemment née en France, illustre Marie-Christine Marion. « De savoir que la culture française influencera ses choix constitue pour lui une violence. De nombreuses jeunes femmes maghrébines témoignent des difficultés rencontrées face à leurs parents qui ont peur de trahir leur pays d’origine. Des hommes qui ne savent pas écrire le français se sentent désorientés, redoutent de perdre leur place de père lorsqu’ils demandent à leur enfant de remplir des papiers administratifs. Cette angoisse est d’ailleurs partagée par leurs enfants : lorsqu’ils viennent à la Maison des parents avec leur mère, ils parlent beaucoup, s’ils accompagnent leur père, on ne les entend plus, comme s’ils avaient peur de le dépasser en parlant mieux que lui ».

Certains parents dévalorisent leur culture d’origine. L’autre jour un père africain félicitait une jeune fille française qui avait obtenu son bac regrettant que sa fille ne serait jamais bachelière car, disait-il, les Africains n’ont pas le bac ». Les familles étrangères se disqualifient souvent. « Pourtant elles ont de sacrées compétences et un grand pouvoir d’adaptation », constate l’animatrice. Et de citer l’exemple d’une femme africaine récemment arrivée enceinte, sans connaissance de la langue française, pour rejoindre son mari dans une cité de Romainville. La nuit où elle a dû accoucher, elle est partie seule et à pied à l’hôpital de la ville voisine. Elle avait repéré le trajet en prenant le bus.

Pour parler des conséquences de l’immigration sur la vie des familles, des rencontres sur le thème « Tissage et métissage » sont régulièrement organisées en direction des parents et des professionnels. Hamid Salmi, formateur en médiation clinique culturelle en a animé une. Lui-même a quitté l’Algérie pour la France et explique : « Je comprends les enfants de la seconde génération parce qu’ils sont passés du monde du comment au monde du pourquoi. Leurs parents ont leurs racines au pays, ils sont souvent suspendus dans le temps, ils sont encore dans le bateau ou l’avion, ou du moins ils savent que la migration est une parenthèse, même si elle dure quarante ans. Mais, à un moment donné, les enfants ont les racines en l’air, donc toutes leurs questions sont des questions du pourquoi ».

Des activités ludiques et festives

Un samedi par mois, la Maison des parents propose un atelier jeu parents-enfants animé par Marie-Christine Marion et un art thérapeute. Plusieurs temps et espaces le composent. Le tapis coloré est réservé au jeu, aux mouvements physiques, à la musique et aux histoires avec les marionnettes réalisées avec les parents. L’atelier se termine par la lecture d’un conte. Un moment de partage où les compétences de l’enfant sont valorisées par les animateurs.

L’organisation de concerts et de fêtes permet aussi aux participants et aux professionnels de se rencontrer de façon moins formelle et parfois de changer de regard les uns vis-à-vis des autres. « À l’occasion d’une fête, j’ai pu rencontrer une famille que j’accompagne d’une façon différente, illustre une assistante sociale. Leur situation étant extrêmement difficile, j’étais très inquiète pour les enfants et prête à interroger les structures scolaires. J’ai découvert une famille unie avec des enfants respectueux et attentifs ».

Ces moments festifs tissent aussi des liens entre les parents. « Ils proposent des choses, jouent parfois d’un instrument de musique, s’approprient le lieu », apprécie l’animatrice qui souhaite que la Maison des parents ne soit pas seulement associée à la souffrance et aux moments difficiles. Une Maison des parents ouverte sur le quartier. Madeleine, une dame âgée y vient en voisine et la perçoit comme un lieu d’échange et de rencontre : « Je viens régulièrement, je bois un café et je discute. J’ai sympathisé avec plusieurs enfants et une jeune fille. Je participe aux fêtes, je me suis même initiée aux percussions ! C’est important que les différentes générations puissent se rencontrer ».

La Maison des parents est soutenue par la ville, le conseil général, la DDASS et la préfecture de Seine-Saint-Denis. En 2003, elle a enregistré 534 passages : 385 parents (surtout des femmes) et 152 professionnels. La structure étant toute jeune, il est encore difficile d’évaluer son action. « Nous réalisons un travail de fourmi, dont il est difficile de voir rapidement les effets mais les personnes que nous accueillons apprécient notre écoute, les enfants aiment venir jouer ici avec leurs parents, les professionnels constatent que la Maison des parents apporte un soutien aux personnes qu’ils nous adressent », indique l’animatrice. Une maison des parents qui se construit par étapes. Les parents viennent d’abord seuls, puis ils participent aux groupes et investissent petit à petit le lieu.

La finalité ? Que la Maison des parents reste un lieu d’écoute et de parole animé par des professionnels mais que les parents se l’approprient et y réalisent des projets.


[1Les prénoms ont été changés

[2La Maison des parents - 84, rue de la République - 93230 Romainville. Tel. 01 48 45 59 06


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