N° 729 | du 11 novembre 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 11 novembre 2004 | Joël Plantet

États généraux du social :

Les prémisses d’une prise de conscience collective

Thème : Travail social

Des manifestations, des marches de nuit, des spectacles, des débats tous azimuts pendant la semaine du 18 au 25 octobre 2004. Des cahiers de doléances recensant les constats, front par front. Des participants plus ou moins nombreux, mais un souffle, un élan. À suivre, et comment ?

« Après des années de silence, le monde de l’action sociale se remet en marche et sa protestation prend de l’ampleur. Non seulement la misère, la maltraitance et les besoins sociaux s’aggravent, mais les conditions dans lesquelles les nombreux intervenants sociaux exercent leurs missions de service public sont de plus en plus dures », énonce un des manifestes de l’association 7, 8, 9 vers des états généraux du social (VEGS [1]. Jeudi 21 octobre, environ trois cents personnes — la plupart sont travailleurs sociaux, mais on aperçoit quelques usagers… — se retrouvent sur le parvis de l’Hôtel de Ville parisien, avant de se mettre en marche. Les quais de la Seine (dans une partie malheureusement peu éclairée), Bastille, République, avec arrêts emblématiques et prises de parole devant un bus prévention/accueil de nuit ou près d’un lieu d’hébergement d’urgence. Une femme brandit l’affiche des États généraux : une Marianne angoissée se frayant précautionneusement un chemin sur des bornes en train de sombrer — Liberté, égalité, la fraternité ayant, elle, complètement coulé — dans une eau obscurcie par l’aileron du Medef. On y croise un éducateur préparant un mémoire de DSTS sur… les États généraux du social, un sociologue, des éducateurs d’un certain âge, un club de prévention des Yvelines quasiment au grand complet… Des marcheurs, dont plusieurs sont étudiants en centre de formation de travail social, distribuent des tracts sur le logement, « droit opposable », une des préoccupations les plus cruciales. Caméra vidéo au poing, une intermittente du spectacle (fille d’assistante sociale) filme l’événement (elle détient aujourd’hui une dizaine d’heures de rushes, dont elle espère monter en documentaire la substantifique moelle…).

Quelques autres portent des lampions. Mais plusieurs participants s’étonnent de la grande discrétion de la marche : nous sommes sagement sur les trottoirs — « ça ressemble à une promenade digestive », ironisera quelqu’un —, sans banderole aucune, et le programme a été singulièrement raccourci (République au lieu de Trocadéro, la différence est de taille). Un cafetier rigolard, sur le boulevard, nous jette, plus désabusé que pessimiste : « Vous pouvez bien faire ce que vous voulez, l’État ne vous entend pas ! »… Interrogés, les responsables de VEGS expliquent que les négociations avec la préfecture n’ont pas été simples : deux heures et demie seulement de présence tolérée, sur les trottoirs et pas dans la rue, sans banderole, une marche n’étant pas manifestation. Une certaine déception, aggravée par un nombre de marcheurs bien en deçà de ce qui pouvait être attendu, marque alors les esprits.

À Bastille, heureusement, tonique et chaleureux, le Théâtre du Fil nous rejoint. Sur le terre-plein, visages maquillés de jaune et de vert, les jeunes comédiens présentent leur spectacle, physique, visuel, politique, d’où émerge une « France, terre d’asile » vacillante dans ses valeurs, recroquevillée, frileuse, en tout cas peu accueillante. Matériel aidant — seaux en aluminium, grande structure de bois mobile, bâches —, ils jouent, en interaction avec un public enthousiaste, font même quelques culbutes sur le bitume, sur des musiques plutôt toniques.

D’autres marches comme celles-ci ont eu lieu, par exemple à Lyon ou à Marseille. Dans la cité phocéenne, quatre-vingts personnes ont arboré un patchwork en forme de « tissu social » avec quelques mots-clé et, le 23 octobre, quelques dizaines de travailleurs sociaux perturbaient les Assises de l’insertion au conseil général, desquelles ils avaient été exclus. D’autres manifestations de ce type ont eu lieu, dans plusieurs régions.

Les doléances, réunies en Cahiers

À la conférence de presse introduisant les États généraux, le 18 octobre, un vieil assistant social — 94 ans depuis peu — n’en avait pas perdu une miette : Roland Assathiany dont la vie professionnelle épouse les contours de l’histoire de la protection de l’enfance. Comme les autres participants — dont Bertrand Schwartz, ancien délégué interministériel à l’insertion professionnelle et sociale des jeunes en difficulté (1983-85) — il avait marqué son inquiétude face à la « malmenance » (le terme est de Christiane Henry, co-initiatrice des États généraux) des travailleurs sociaux, dans un secteur balkanisé et dans un contexte de déclin des protections collectives. Les travailleurs sociaux, avait renchéri Jean-Michel Belorgey, ancien député et membre du Conseil d’État, « font les mêmes travaux de réparation, avec des moyens diminués ». En effet, « les professionnels sont pris en tenaille », estime VEGS : « rendus facilement responsables de l’aggravation des situations de précarité et de souffrance, leurs conditions de travail sont de plus en plus difficiles. Leur légitimité est remise en question, sans alternative sérieuse, ni au niveau national, ni au niveau local. Leurs formations se voient transférées aux régions sans les garanties nécessaires. Il s’agit donc aussi de ne pas laisser se déliter davantage nos outils administratifs, associatifs, professionnels et bénévoles ».

Des cahiers de doléances et de propositions ont donc décliné douze thèmes, en fiches recto verso et sur trois colonnes : ce que nous constatons/ce que nous refusons/ce que nous proposons [2]. Dûment rangés dans une belle pochette verte, environ trois mille ont été remis ou envoyés à l’Assemblée nationale, au Sénat et aux membres du Conseil économique et social (CES). Des envois ont également été effectués en direction de l’association des maires de France, du ministère chargé des Affaires sociales, de l’association des régions de France, mais aussi des syndicats. Marie-Georges Buffet (PC) a été rencontrée sur l’idée de développer une « sécurité sociale du logement » et sur celle d’un « service public de la formation », dans un contexte où celle-ci, dans le cadre de la décentralisation, se trouve, loin des principes mêmes du travail social, « marchandisée ». Rendez-vous a également été pris avec le directeur général de l’action sociale, Jean-Jacques Tregoat, beaucoup moins pessimiste, semble-t-il, que les initiateurs des états généraux : assurant que les diplômes d’État n’étaient pas en danger de déqualification, niant les inquiétudes émises quant à la décentralisation, il n’a pas vraiment rassuré ses interlocuteurs.

Le « Social » est-il comme un « polder », selon l’expression de Michel Chauvière, président de VEGS, un espace en voie de marchandisation dans un monde hostile, sur fond de moins d’État ? En tout cas, des milliers de messages, émanant de tous secteurs, pourraient le laisser penser.

Programmation foisonnante, médiatisation modeste, participation inégale

« Débordés, des travailleurs sociaux s’inquiètent de la crise des solidarités – Rémunération, inégalités territoriales, impuissance face à la gravité des situations à traiter : des états généraux ont recensé les causes du malaise »… Enfin la presse nationale (en l’occurrence, une demie page dans Le Monde du 26 octobre) s’intéresse peu à la question. En effet, hormis les échos de la presse spécialisée et de la presse régionale, peu de réactivité à cette info-là : le Monde diplomatique avait certes annoncé la semaine des EGS, France Culture avait certes reçu le 20 octobre quelques éducateurs à son émission Travaux publics (dont un des chroniqueurs éducateurs de Lien Social), et quelques sympathiques traces avaient pu être entendues ici ou là, tel ce message d’AS sur le répondeur de Là-bas si j’y suis, émission de France Inter… Bref, une médiatisation… sans excès.

La programmation, en revanche, a été riche : des représentations artistiques, théâtrales ou musicales (lire Réplique d’AS), des interventions festives ont eu lieu un peu partout en France. La rencontre des arts et du travail social a d’ailleurs largement été évoquée. Des séances de théâtre forum ont mêlé, parfois puissamment, travailleurs sociaux et usagers. À Paris, un bus RATP a posé ses tréteaux devant les gares, sensibilisant le public et distribuant les cahiers de doléances. Le 23 octobre, quelques spectateurs ont pu visionner, à l’IRTS-Paris, des films sur le logement (question récurrente dans toutes les régions, et que VEGS voudrait voir reconnue grande cause nationale…), sur un foyer d’immigrés vieillissants (« Où êtes-vous le mieux, en France, ou en Algérie ? — Dans l’avion »), sur une jeune autiste et sur d’autres thématiques, parfois en présence du (de la) réalisateur (trice). Etc.

Des débats ont souvent rassemblé, dans les centres de formation ou les cafés socio (lire…), de jeunes éducateurs et leurs aînés, sur les thèmes de la formation, de l’éducation et de la protection de l’enfance, de la santé mentale, des mineurs isolés ou des CAT (liste non exhaustive)… Une conférence d’Albert Jacquard sur la nécessaire humanisation, dispensée chez les Compagnons d’Emmaüs, a vivement intéressé par la lumière dégagée. Etc.

« Nous avons vécu une semaine très intensive à Strasbourg » renvoie ainsi Lionel sur le forum de 7, 8, 9 VEGS le 24 octobre. « Les interventions ont porté sur la lutte contre le racisme et l’antisémitisme, sur la formation des travailleurs sociaux, sur les utopies, sur les logiques répressives face aux mesures éducatives et enfin sur les logiques du travail social… Jeudi soir nous avons réuni 500 personnes lors de la marche de nuit. Les débats tournaient autour de 80 personnes »…

Toutefois, quelques lacunes et insatisfactions ont été engrangées : au moins une absence de taille remarquée dans les cahiers des doléances, celle de toute référence à l’aide médicale d’État (AME). Par ailleurs, le côté « fourre-tout » de l’initiative a maintes fois été dénoncé… La place des « intellectuels », des « penseurs » dans cette semaine a pu être remise en cause dans son décalage par rapport au terrain. Des reproches ont fusé quant à certaines prises de parole particulièrement absconses… L’absence des professionnels des administrations n’a pu qu’être déplorée. Dans certains lieux de débat, on avait des difficultés pour se procurer les cahiers de doléances…

Que va devenir le travailleur social ?

Au final, pendant cette semaine emblématique, l’exigence « d’égalité dans le traitement social et de dignité à l’égard des bénéficiaires comme des intervenants » aura été affirmée et réaffirmée. De même qu’aura été dénoncée « l’accumulation opaque des dispositifs territoriaux et la complexité des procédures ». Alors, malgré une mobilisation inégale, cette manifestation, marquée par la présence de jeunes professionnels et d’une génération proche de la retraite, ne peut qu’être porteuse d’espoir… « Tous réclament plus de cohérence, plus de volontarisme politique sur le front social, mais aussi que l’État cesse de se défausser sur les collectivités locales, sur le monde associatif, gestionnaire ou caritatif, ou encore sur le traitement médiatique de la crise », a indiqué un communiqué final de VEGS.

Selon Brigitte Bouquet, titulaire de la chaire Travail social au CNAM, il existerait quatre figures de travailleur social : le TS burned out, le TS expert, le TS militant et le TS médiateur (certains doivent être cumulables…). En tout cas, dans la (toute petite) nébuleuse des organisations professionnelles — dont beaucoup sont réunies par la conférence permanente des organisations du social (CPO) — certaines défendent des valeurs (telle Éducation et société), d’autres une éthique liée à un diplôme (ANAS, France ESF, FNEJE), d’autres encore un espace associatif de réflexion (CNAEMO)…

Illustrant concrètement les débats des États généraux, trois coordinations locales sont venues exposer leur action lors d’une rencontre organisée le 22 octobre au Cédias : forte de plus de cent travailleurs sociaux associés à quelques usagers, la coordination logement des travailleurs sociaux du 93 se mobilise régulièrement (manifestation le 17 novembre prochain) et a élaboré un moratoire, avec fiches d’alerte systématiquement expédiées au ministère de Jean-Louis Borloo. La coordination de Montpellier (Hérault) a réuni, elle, des personnes de différentes appartenances (AS, CESF, éducateurs dont PJJ, associations professionnelles, syndicats, collectifs) sur l’avant-projet de prévention de la délinquance, avec création symbolique d’un mur de délation pour interpeller les gens dans la rue et interpellation des institutions sur leur place dans les contrats locaux de sécurité… Plus récemment apparue, celle d’Aix-en-Provence travaille de manière pluridisciplinaire (secteurs social, médical, psychiatrique, représentants de CHRS), à l’aide d’un café social, sur les thèmes qui lui semblent essentiels : liens entre secteurs public et privé, secret professionnel, sens des pratiques…

La mobilisation d’après États généraux — l’association 7, 8, 9 VEGS se dissolvant dans les semaines qui viennent — a été largement évoquée. Quelques idées ont été émises, telle celle du groupe Travail social de la ligue des droits de l’homme, un répertoire d’actions collectives, peut-être de dimension internationale. Des Rencontres du social pourraient, sur la lancée des EGS et en forme de « tribune de consultation », pérenniser l’affaire, appuyée sur le réseau de la CPO. Intitulée Les institutions sociales et médico-sociales au service de la démocratie ?, une première rencontre est prévue le 28 janvier 2005. À suivre, évidemment.


[1Rétrospective
- 26 septembre 2002 : une cinquantaine de personnes « opposées à la régression générale de la politique sociale » rédigent un appel, et créent l’association 7, 8, 9 vers des États généraux du social.
- Janvier 2003 : appel dans la presse spécialisée (Lien Social, ASH…), réception de quelques centaines de courriers (contributions, lettres de soutien…), mise en place d’un site Internet avec forum (30 000 visites en deux ans) et d’une permanence hebdomadaire.
- 14 mai 2003 : première assemblée générale, mise en place de relais locaux et planification d’interventions dans une trentaine de centres de formation.
- Décembre 2003 : premier café social parisien lié à VEGS sur le thème Usagers, professionnels, institutions (il y aura huit séances). D’autres seront lancés dans quelques villes de province.
- Mars 2004 : présence dans la manifestation du collectif de travailleurs sociaux pour le droit au logement le 13 mars et dans celle contre l’avant-projet de loi de prévention de la délinquance le 17 mars.
- 5 – 11 avril 2004 : une semaine des usagers recueille paroles et écrits de ceux-ci.
- Juin 2004 : lettres expédiées aux élus, aux syndicats, aux associations du secteur.
- Septembre 2004 : définition des douze fronts de mobilisation et rédaction finale des Cahiers de doléances.
- 18 – 25 octobre 2004 : point d’orgue, sept jours pour les états généraux du social.
- Novembre – décembre 2004 : rédaction du livre collectif de 7, 8, 9 VEGS, à paraître (lire la critique)

[2Les 12 fronts prioritaires pour l’action sociale
- Paupérisation et exclusion
- Logement des plus défavorisés
- Délinquance : entre ordre public et prévention
- Protection de l’enfance
- Vieillissement et dépendance
- Approche sociale du handicap
- Santé mentale
- Accueil de l’étranger et lutte contre les discriminations
- Partage des savoirs et éducation populaire
- Nature et avenir des institutions sociales et médico-sociales
- Formation et qualification des travailleurs sociaux
- Pour une nouvelle démocratie sociale


Dans le même numéro

Dossiers

Établir des passerelles entre travail social et expression artistique

Les participants d’une rencontre initiée par un centre de formation dans le cadre des États généraux ont fait le constat de la vitalité des actions culturelles dans le champ médico-social. Toutefois, le secteur reste cloisonné et communique mal, et la nécessité d’un travail en réseau se fait sentir

Lire la suite…

RAS : Répliques d’AS

Des comédiennes de métier et des assistantes sociales de profession se produisent sur une scène de théâtre pour raconter les relations usagers-travailleurs sociaux et relater la vie d’un service : le café, le ras-le-bol, le réconfort, les angoisses et les rires…

Lire la suite…