N° 729 | du 11 novembre 2004 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 11 novembre 2004

Établir des passerelles entre travail social et expression artistique

Hervé Sovrano

Les participants d’une rencontre initiée par un centre de formation dans le cadre des États généraux ont fait le constat de la vitalité des actions culturelles dans le champ médico-social. Toutefois, le secteur reste cloisonné et communique mal, et la nécessité d’un travail en réseau se fait sentir

Nous sommes le 20 octobre et la semaine des États généraux du social bat son plein en région Ile-de-France. Dans le café social Saintospé organisé par la filière des éducateurs spécialisés du centre de formation Saint-Honoré (Boulogne Billancourt), il s’agit de « parler du social autrement », en prenant appui sur les pratiques artistiques traversant le travail social.

Que vient faire le théâtre dans les prisons ? s’interroge Jacques Miquel, du Théâtre du Fil, qui mène un travail artistique avec les détenus de la maison d’arrêt de Fresnes. Le théâtre nous confronte aux murs, ceux de la prison, mais aussi ceux que l’on a en soi, dans sa vie : Adriana Ciliberti, du théâtre de l’Opprimé, évoquera ainsi le « flic dans la tête » qui en chacun censure la créativité. Jean Louis Escarret, écrivain, animateur d’ateliers d’écriture en santé mentale, dénonce les étiquettes stigmatisantes. Qu’ils soient réels ou symboliques, ces murs contiennent la personne dans un espace circonscrit et contrôlé, ou créativité et prise de risque sont bannis. Dès lors les perspectives de changement sont réduites. Le média artistique va permettre à la personne de se confronter à ses murs, de les identifier, de jouer avec. En assouplissant un rapport initial rigide, elle commence à s’émanciper.

Nous facilitons le passage disent les intervenants artistiques. Porteurs chacun d’une forme privilégiée qu’ils transmettent, c’est dans la passion que semble se jouer l’éclosion de l’expression des participants. Car il faut susciter le désir de se saisir de la proposition. Par un engagement fort à leurs côtés, aussi bien au niveau artistique qu’humain. « Dans le milieu éducatif, on s’adapte à la personne en difficulté. Alors qu’il faut proposer des projets ambitieux qui tirent la personne hors de sa gangue de souffrance. Ça demande une énergie farouche, une volonté forcenée » rappelle Jacques Miquel. Pour Jean-Louis Escarret, il faut juste pratiquer un art et être dans la relation la plus authentique à celui-ci : « Je prends des textes que j’aime, comme l’Odyssée, et je m’y appuie pour favoriser le passage à l’écriture ». Or l’épopée est un récit initiatique qui met en scène conflits, crimes, passages… « J’essaye que chacun à travers l’écriture vive une petite odyssée ». Ainsi il invite les participants à une métaphorisation de leur problématique.

Ces expériences artistiques donnent forme à l’expression d’une expérience subjective, mais de plus elles relient à l’autre et au collectif. Elles font passer du particulier à l’universel et redonnent ainsi au sujet sa place dans l’aventure humaine. Comment ne pas y voir les expériences innovantes dont parle Jean Cartry, qui permettent à la personne de s’inscrire dans des relations significatives où elle peut accéder à une place dans le corps social autrement que par ses carences ou son handicap. Cette dimension est essentielle. C’est aussi ce que rapportent Carole Farhi et Julien Canonne des Compagnons de la nuit gérant le lieu d’accueil La moquette destiné aux SDF, mais également aux ADF (avec domicile fixe).

Là, ateliers d’écriture, débats, revues de presse ou activités culturelles proposés au tout venant mixent différentes populations. L’objectif est de changer de regard sur les gens de la rue et l’accent est mis sur les potentialités de chacun plutôt que sur les déficits. Ainsi en est-il de la Compagnie Turbulences représentée par Fabienne Lafranchi, regroupant patients d’hôpitaux de jour ainsi que soignants, mais également comédiens et metteurs en scène. Ils répètent leurs créations dans des théâtres parisiens comme le Lucernaire et sont programmés dans le circuit de diffusion de spectacles traditionnel.

Cependant ces expériences artistiques ne prétendent pas gérer à elles seules les problèmes d’insertion ou de santé mentale. Elles sont à articuler avec les autres possibilités d’accompagnement. Elus, travailleurs sociaux, artistes présents, tous soulignent l’importance de la communication entre les différents acteurs. Pour connaître les compétences et les logiques de chacun et « pour mieux faire passer la vôtre », lance une conseillère municipale, Josette Belzacq, aux travailleurs sociaux de l’assemblée. D’autant plus que les politiques, comme les autres, se retrouvent démunis lorsqu’ils sont sollicités en bout de course. « A ma permanence de députée, je suis confrontée au phénomène des expulsions, les gens viennent me voir en dernier recours. Nous n’avons guère de moyens et relogeons au mieux en hôtel social », explique Lelia Giovangigli, attachée parlementaire de la XIXe circonscription de Paris.

Pourtant sur le terrain, le cloisonnement des structures est monnaie courante. Et il s’accompagne souvent de mécanismes de disqualification des autres acteurs. Dès lors, faciliter l’échange entre les différents espaces est une urgence du travail social. Faciliter le passage de l’expression, c’est aussi ce que les artistes ont décrit de leur pratique. Forts de leurs points communs, travailleurs sociaux et artistes ont tout à gagner à se fréquenter plus souvent : « Les intermittents nous ont rejoints quand leur statut a été remis en cause en juin 2003. Pas étonnant. La culture et le social ne font qu’un, quand on attaque la culture c’est le social qu’on abat et vice et versa », rappelle Jacques Ladsous, décidément présent sur tous les fronts de ces Etats généraux.


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