N° 682 | du 16 octobre 2003 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 16 octobre 2003

Et si les CER étaient utiles ?

Propos recueillis par Anne Bretaudeau et Julie Guilbault

Thème : Délinquance

Le CER est un très bref moment de la vie d’un jeune en grande difficulté sociale explique Martial Chenut qui dirige Parenthèses à Saint-Gaudens dans la Haute-Garonne. La condition indispensable pour réussir ce passage, précise-t-il c’est de disposer de professionnels bien dans leur peau. Ces éducateurs s’appuient sur un programme riche en apprentissage de vie fait de semaines de travail sur des chantiers, de sports de combat et collectif, de séjours en mer, en montagne, au fin fond du Maroc.

Vous recevez des jeunes pendant trois mois, quels sont leurs problèmes et les raisons qui les amènent à être placés en CER ?

Les gamins que nous recevons sont dans une impasse sociale, dans des caractéristiques qui ont fait qu’ils se retrouvent dans la merde. Ils sont souvent issus de l’immigration avec des difficultés de tous ordres. Leurs parents ont tout fait pour s’écraser, s’effacer, et ne pas s’intégrer, trouver une sous-place si on peut dire… et eux, ils sont français sur l’identité, ils sont confrontés à des interpellations depuis qu’ils sont nés, sur le fait qu’ils sont typés X ou Y. Donc ils réagissent en affirmant une identité de façon tapageuse, qui se traduit par des actes. Mais il y a aussi d’autres schémas à cette immigration, des filles qui réussissent parce qu’elles savent qu’elles y ont intérêt, donc réussite scolaire des filles et échec des garçons. Ils portent en conséquence cette espèce d’humiliation des parents et relèvent le défi avec ce côté ostentatoire du passage à l’acte. Après il y a des enfoncements qui sont des trucs du style du sous-prolétariat français de souche qui s’est enlisé dans toutes ces histoires, les familles « Groseille » si vous voulez, avec en plus des handicaps sociaux, familiaux, des histoires d’alcoolisme, d’inceste… Dans ces cas-là c’est pareil, les gamins ont des constructions chaotiques et à un moment donné, ils passent à l’acte.

Ils sont étiquetés et c’est aussi la société qui les fige…

Effectivement ils n’ont pas de réponses dans leur milieu sur les questions qu’ils se posent, parce que les parents, soit ils s’effacent, soit ils se demandent comment s’intégrer dans cette société. Ils n’ont pas de réponses, parce que le handicap social est trop lourd, et il faut qu’ils se fabriquent des réponses. Ils sont en déficit de ne pas pouvoir accepter la transmission des savoirs telle qu’elle est faite, avec la docilité que cela implique. Ils n’ont pas la patience, la passion et la capacité de réagir à la frustration. Ils sont dans une urgence en permanence. De plus, l’école pour eux c’est surréaliste. Ils sont trop éloignés de cela et c’est aussi le système qui génère ça. Le passage à l’acte est une façon de dire « j’existe », « je suis là ». Alors notre travail à Parenthèses consiste à les remettre sur des pistes, des perspectives, de leur dire qu’ils ne sont pas foutus, qu’ils n’ont pas comme ils disent « rien à perdre », mais au contraire qu’ils peuvent perdre beaucoup s’ils continuent à s’enfoncer, et qu’en plus ils ont tout à y gagner.

Quel est le sens alors de la prise en charge des mineurs délinquants et en danger au sein de votre CER ?

C’est assez simple, ce qui ne veut pas dire que ce soit facile. Les jeunes sont accueillis pour un séjour de rupture de trois mois, ce séjour a plusieurs objectifs : éloigner le mineur délinquant du milieu dans lequel sa délinquance a prospéré si on peut dire, c’est le sens du séjour de rupture. C’est une mise à distance avec le quartier, le milieu qui a favorisé ces comportements, c’est aussi une prise de distance avec la famille, parce que souvent, il y a des conflits aigus avec celle-ci. Ensuite, c’est un travail sur la resocialisation de base de ces jeunes qui sont livrés à eux-mêmes, en général depuis plusieurs mois, voire plus longtemps. Ils ont perdu des tas de choses, des rythmes de vie quotidienne, des usages de la vie en société… On fait donc ce travail-là. Ensuite, c’est un travail qui passe par l’intégration d’un cadre de vie en collectivité, avec la présence permanente d’éducateurs 24 heures sur 24, un cadre de contraintes puisqu’ils ne peuvent pas aller et venir, librement et seuls. Ils sont toujours sous la surveillance des éducateurs.

Ensuite, on a un programme, qui a été conçu sur douze ou treize semaines pour favoriser le rapport à l’adulte, favoriser un apprentissage de la solidarité entre eux, le dépassement de soi, la réadaptation à une vie sociale plus adaptée, pour ne pas dire normale. Enfin, nous réalisons aussi un travail sur la valorisation, puisque ce sont des jeunes qui sont en grande difficulté par rapport à l’image qu’ils ont d’eux-mêmes. Notre logique se fonde sur le fait que l’on se situe dans le cadre de l’ordonnance de 1945, donc, on est au pénal, comme prestataires de service, il ne faut pas que ce soit choquant, mais c’est exactement ça. On intervient dans l’histoire d’un jeune, qui nous est présenté par un éducateur garant de ce parcours, qui est en général de la PJJ ou d’un service habilité en milieu ouvert. Nous mettons en place un programme. L’objectif, c’est de booster ces jeunes, de les dynamiser et de les remettre dans une logique où ils vont avoir quelques perspectives, même si elles ne sont pas toutes dégagées à la fin d’un séjour de trois mois, comme vous pouvez l’imaginer, sinon, ce serait quasiment miraculeux !

En somme votre objectif serait de les aider à trouver des motivations dont ils ont été dépourvus jusqu’à présent ?

Ce n’est pas qu’ils manquent vraiment de motivations, mais elles ne sont pas forcément adaptées. On va donc essayer de leur faire toucher du doigt qu’ils sont dans une espèce d’impasse, que s’ils continuent, ils s’enfonceront dans un parcours pénal et dans des difficultés judiciaires. On leur dit donc qu’ils ont « intérêt »… C’est un mot qu’ils comprennent bien ! Il faut donc leur parler du risque qu’ils prennent, de leur intérêt, et finalement, de ce qu’ils désirent véritablement. Est-ce que c’est avoir un parcours délinquant, auquel cas ils assument de devenir bandits, ou est-ce que c’est vraiment parce qu’il y a eu, à un moment donné, une difficulté d’identité, d’existence, qui ne passe pas pour ces garçons ?

Ainsi pour eux, c’est manifester socialement une distance à travers des actes de délinquance qui sont valorisants et qui leur font plaisir, car il ne faut pas sous estimer la dimension du plaisir. Il faut donc qu’ils arrivent à trouver du plaisir autrement, dans une forme de réussite qui est barrée pour eux, dans leur tête. Ils sont donc dans cette espèce de vérification du statut qui leur est assigné, et ils vont au-devant de cette espèce de désignation dont ils ont fait l’objet, ou qu’ils vivent comme étant une destinée négative. C’est donc à nous de leur faire comprendre que dans tout ce bazar, qui est souvent difficile pour eux, avec des problèmes sociaux, familiaux très lourds, qu’ils peuvent arriver à jouer une partition qui n’est pas si désespérée que cela.

En fait vous êtes plus dans une logique d’éducation que d’insertion ?

En effet, nous ne sommes pas dans une logique d’insertion à proprement parler. Nous sommes plutôt dans une logique d’éducation, d’apprentissage de codes, de découverte d’un certain nombre de choses. Il faut dire que ce sont des jeunes qui sont très clivés. Ils sont à l’aise dans les galeries marchandes, dans les cités… Il y a un certain nombre de codes, de bandes, de groupes d’appartenance divers suivant leurs origines. Ils ont donc aussi beaucoup de choses à découvrir qu’ils n’imaginent même pas. Ils sont dans un refus d’apprentissage, ils sont aussi dans des difficultés par rapport à l’apprentissage scolaire… donc ça passe par notre support.

Votre rôle dans leur éducation consiste en quoi ?

L’éducation, il n’y a que ça qui marche. La contrainte vient plutôt comme un garde-fou. Alors l’éducation inclut la sanction, mais ce n’est pas quelque chose qui est fondamentalement de l’ordre de la sanction. Même s’ils sont ici par contrainte, par choix ou par défaut, parce qu’ils préfèrent être ici qu’en prison par exemple…, il faut qu’ils aient une espèce de challenge, une acceptation personnelle du fait que pendant trois mois ils ont ce défi à relever, de tenir sur un programme qui a une fonction initiatique. C’est une espèce de passage qui serait d’essayer de les refaire passer du côté d’un monde adulte, d’un monde de responsabilisations, un monde de responsabilités si on peut dire, qui n’est pas évident pour eux. Alors, l’éducation là-dedans, c’est la confrontation avec les adultes qui sont, à défaut d’être toujours dans la cohésion, dans une certaine cohérence, qui jouent des variations sur une même partition. Les variations, seraient leurs histoires de vie.

Il faut une équipe éducative compétente et solide pour arriver à ces objectifs d’éducation. De quels collaborateurs vous entourez-vous ?

Ce qui fait la particularité des personnes qui travaillent ici, c’est qu’ils le veulent. Au départ, c’est aussi un choix par défaut, mais enfin, ils ont choisi la structure parce qu’ils ont des parcours de vie. Dans les CER, c’est beaucoup comme ça, plus qu’un diplôme générique, ce sont vraiment des parcours de vie, des gens qui ont des personnalités assez fortes et qui supportent le travail éducatif, dans une professionnalisation qu’on a mise en place. La mise en place de la structure depuis quatre ans a été progressive avec un travail de fond, un travail de méthodologie et d’organisation, une supervision. Il y a des anciens agents de la SNCF, des commerçants ambulants, des gens qui viennent de carrière sportive, d’autres qui ont des diplômes universitaires, etc. En plus, c’est une équipe « benetton », il y a un Tunisien, un Sénégalais, un Camerounais, deux Espagnols et des musulmans. C’est donc très mélangé au niveau culturel. Au niveau de l’âge, il y a également un mélange. Il y a deux éducs qui ont 55 ans, et les plus jeunes ont 26 ans, on couvre donc une pyramide assez large. Par contre, c’est assez peu féminisé, au départ, il y avait quatre éducatrices, il n’en reste plus qu’une. Et il y a une psychologue.

Quelles sont les activités concrètes que vous proposez à ces jeunes ?

Le matin on fait des chantiers, du sport collectif, pour faire un entraînement physique, et puis les remettre sur des règles. Ils accrochent avec le foot ou le basket, et cela permet de travailler les règles en collectivité. Ensuite, l’après-midi, il y a des ateliers de citoyenneté. On travaille par exemple sur la loi, avec le jeu « Place de la loi », conçu par un magistrat pour les publics en difficulté judiciaire. En fait c’est un jeu de l’oie avec des questions sur la loi, pour savoir où sont les limites du délit, c’est une façon ludique d’aborder les lois. Ensuite, on leur fait passer l’attestation « premiers secours », dans le cadre des semaines sportives. Il y a aussi des tests de sécurité routière. On part également en montagne quelques jours, à 2000 mètres En montagne, il y a un accompagnateur, ce qui favorise la constitution des groupes pour qu’il n’y ait pas d’histoires de leader, de bande, etc. Ensuite, on refait des chantiers pour le compte des mairies, du sport de combat, et on prépare le départ au Maroc ou ailleurs, qui sont des voyages éducatifs à vocation humanitaire, en partenariat avec le Secours populaire français. C’est une autre dimension. Quand on va au Maroc avec des gamins d’origine maghrébine pour la plupart, avec des difficultés par rapport à leurs racines, ils ne savent pas de quel côté ils sont…

Et cela leur apporte quoi d’aller au Maroc ? De se confronter à leurs racines auprès de gens très démunis ? En quelque sorte, essayer de faire prendre conscience à ces jeunes que la France c’est une chance pour eux…

C’est vrai que quand on va dans l’Atlas, il n’y a pas d’eau ni d’électricité, les gens sont démunis, mais ils ont une cohérence, une dignité sociale, même s’ils sont pauvres, ils vivent peut-être mieux dans leur tête en tout cas que ces gamins-là. Alors, oui l’objectif, c’est qu’ils s’approprient un peu quelque chose de leur identité. C’est vrai un peu que c’est « nique la France » avant de partir, et qu’au retour, ils sont contents de revenir. On a des gamins qui étaient sur une double nationalité et pour lesquels on a demandé des passeports. Notamment pour un jeune, d’origine algérienne, son passeport algérien posant des problèmes d’entrée au Maroc, nous avons pu obtenir un passeport français, ce qui a été une révélation.

À la suite de cela, son intégration a été fabuleuse, c’est un gamin qui a repris des études et qui a arrêté complètement la délinquance. Il s’est senti français et a fait clairement le choix par rapport à sa famille qui était dans un processus de rejet global de la France, de dire « je laisse tomber ma famille qui est dans un truc suicidaire. Je suis français avec des origines algériennes, certes, mais j’ai le désir de m’intégrer. » Le séjour a donc servi à cela aussi. Mais ce n’est pas le but principal qui est de leur montrer avant tout qu’ils sont capables dans un contexte très difficile d’apporter de l’aide. De retour du Maroc, ils ont fait des stages en entreprises, et ont montré ainsi qu’ils étaient capables de tenir deux semaines avec des horaires de travail à peu près normaux. C’est juste un travail sur le respect des obligations, mais sur deux semaines, on a des histoires… Enfin, il y a également une semaine de création artistique – théâtre, vidéo, art plastique –, pour les aider à réfléchir sur le monde qui les entoure. Cela donne lieu à une production qu’ils gardent ensuite. Cela se fait avec un intervenant extérieur.

Après le CER, que font ces jeunes de cela ? Que deviennent-ils ?

Cela ne dépend pas de nous, on va être frustrés, nous, on essaie de faire notre prestation de service de façon correcte et le parcours, c’est le fil rouge qui en est le garant. Alors déjà, il faut qu’il ait les motivations par rapport au séjour CER, qui soient autres que de se débarrasser pendant trois mois des gamins qui posent problèmes. Dans ce cas-là nous, on a effectivement soulagé le quartier, la famille, la PJJ… mais ce n’est pas un processus tourné vers le gamin, c’est même contre-productif, cela nous arrive souvent hélas. On délocalise le gamin mais après, quand il revient, on ne sait pas quoi faire. Il faut voir si pendant trois mois il a été boosté, il se trouve dans un truc où on ne lui demande plus aucun compte, il n’a pas de piste, on ne lui pose pas de rendez-vous clairs et des exigences, alors le gamin il ne comprend pas. D’ailleurs ça lui manque un peu, il va voir lui même les services PJJ… C’est l’histoire du soufflet qui ressort du four et qui retombe. Il y a donc des difficultés d’articulation.

Alors puisque votre intervention est brève, se limitant à trois mois, sans avant ni après, comment arrivez-vous à dessiner des projets avec eux ?

Le gros levier du travail éducatif c’est de faire avec eux, et non d’attendre qu’ils viennent à nous avec une demande précise, le but étant de les accompagner. Toute la politique de guichet ne fonctionne pas avec des jeunes très désocialisés. Il faut aller au-devant, susciter et surtout partager, car l’adulte n’est pas perçu comme quelqu’un de crédible. Ils ont des parents qui les ont mêlés à toutes les turpitudes, ils ne font dans certains cas, plus confiance aux adultes du fait qu’ils leur escroquent le peu qu’ils ont. Tout l’objectif est de restaurer une communication et de faire avec. Les éducateurs travaillent avec les gamins, ils n’attendent pas que ça se passe… ce n’est pas de la surveillance. Il faut revenir à quelque chose qui était présent dans l’éducation spécialisée d’après-guerre.

C’est la base de nos logiques, c’est un échange, un accompagnement, un partage. Les éducateurs vivent les galères au même titre qu’eux, les conditions sont les mêmes, il y a une égalité et c’est cela qui opère et non les discours sans actes. L’adulte est un exemple, et à ce titre se doit de faire ce qu’il dit et non de dire seulement ce qu’il y a à faire. Les gamins donnent de l’importance à ce qui est fait beaucoup plus qu’à ce qui est dit. Un certain nombre d’éducateurs sont dans un discours moralisateur. Mais il faut pouvoir montrer aux jeunes que l’on fait des choses pour et avec eux. Par exemple moi, je suis le con qui est dans son bureau, alors que les éducateurs sont sur le terrain avec eux. Je brasse des tunes. Ils sont sensibles à ce discours de la justice sociale, de la différence de traitement (l’affaire ELF par exemple, ou une autre…) et lorsqu’il y a une connerie de faite et que l’on ne sait pas qui c’est, on essaie de responsabiliser le groupe.

On est dans la gestion de groupe, de la solidarité, pour pouvoir déboucher sur un traitement plus personnel. Ils ont une influence les uns sur les autres et le travail consiste à savoir comment se positionner entre solidarité et complicité. Et quand ils commencent à comprendre, ils se posent la question du retour : « Comment je vais assumer de retrouver les copains, la teuf et ce qui va avec… ». Ils redoutent le retour et cherchent à rester loin de leur quartier par peur de retomber. Mais par exemple, l’apprentissage après le CER est illusoire, ça ne dure pas longtemps, deux ou trois mois en général, pas plus, parce qu’ils n’en sont pas encore là. Ils ne sont pas prêts à une insertion professionnelle tout de suite. On les pacifie, on essaie de restaurer les liens avec la famille…

Cette séparation, cette rupture avec les parents, comment la vivent-ils ?

C’est dur pour eux parce qu’ils n’ont que trois coups de fil pendant la session. Du coup ils écrivent, et c’est pour eux un effort, ils n’aiment pas… Toutefois on les pousse à écrire parce que cela permet de différer, de poser les choses différemment et de calmer la crise, et ils s’y mettent. Il y en a donc qui reçoivent des lettres et des colis, par contre c’est dur pour ceux qui n’en ont pas, ils nous accusent de détourner leur courrier… Le travail est alors d’apprendre à gérer la frustration, à gérer les envies matérielles ou humaines (vols ou agressions sexuelles). Il faut apprendre à différer, réagir à la frustration sans tout casser. Nous, on leur dit « non » et ils hallucinent, mais pour que le « non » existe, il faut qu’il y ait des « oui », alors il y a un subtil équilibre pour rendre nos demandes acceptables. Il y a un travail énorme sur l’image de soi. Ils sont dans une position de toute-puissance qui n’est que la traduction de leur impuissance, de leur rage…

Avez-vous une idée du résultat de votre action chez ces jeunes, des statistiques par exemple ?

Je vous ai cité le cas de ce jeune, d’origine algérienne, pour lequel nous avions obtenu un passeport français, et qui a repris des études et a arrêté complètement la délinquance. Nous connaissons quelques cas comme lui mais nous ne disposons pas d’éléments suffisamment fiables à Parenthèses pour donner des chiffres. Selon les différentes sources sur l’ensemble des CER, 30 % des jeunes ont rompu avec la délinquance, 30 % ont encore des problèmes mais pour lesquels il semble que le séjour en CER ait été profitable et 30 % ne paraissent pas en avoir tiré profit.

Que pensez-vous de l’évolution récente de la justice des mineurs ? Pensez-vous qu’elle aille dans le sens de vos objectifs d’éducation ?

Je ne suis pas certain que cela facilite notre mission d’éducation. Bien sûr l’opinion publique est exaspérée par la petite délinquance, mais il faut faire attention à ne pas aller droit dans le mur en matière de réponses. J’ai reçu ces jours derniers de nombreuses demandes d’admission en CER pour des gamins âgés à peine de 13 ans. Je ne pense pas que cela soit une solution appropriée. Il faut un certain discernement pour être capable de tirer partie d’une réponse éducative de type CER et également pour comprendre le sens d’une sanction. À cet âge-là, leur place n’est ni en prison, ni en CER, ni en centre éducatif fermé. Ce qui pose problème c’est que l’on peut tomber dans une surenchère pénale qui ne résoudra en rien les difficultés personnelles de ces jeunes, ni les problématiques sociales sous-jacentes.

Par ailleurs ces jeunes-là ne comprennent rien au système des sanctions judiciaires. Ils sont souvent dans une agitation extrême et en CER, en CEF ou en prison ils multiplient les incidents, aggravant ainsi leur situation pénale en retour, ce qui est fâcheux car on finit par ne leur transmettre qu’une haine plus grande des institutions. Par ailleurs, concernant les centres fermés (qui ne le sont pas véritablement comme chacun sait), on est à mon avis sur le fil du rasoir : l’effet d’annonce peut être catastrophique à double titre, pour l’opinion qui se sent « bernée sur la marchandise » d’une part et pour les jeunes accueillis d’autre part, qui se trouvent confrontés à des défis proportionnels aux prétendues solutions techniques de contention, (clôtures, alarmes infrarouges, caméras, etc..). Pour moi tout cela manque de clarté : soit on enferme les jeunes contrevenants (comme au Québec par exemple) en assumant le volet contention active et c’est un choix de société, soit on ne les enferme pas ; mais l’annonce que constitue le CEF à la française, pose problème. On n’est toujours pas dans du « fermé » et on s’est éloigné d’un « éducatif responsabilisant ». Cela peut générer des incarcérations « va-et-vient », ce qui n’est pas le but. De plus je ne suis pas certain que cela ait le résultat escompté dans l’opinion.