N° 577 | du 17 mai 2001 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 17 mai 2001

Et si l’apprentissage était un contrat plus équilibré ?

Propos recueillis par Guy Benloulou

L’apprenti a le temps de voir si le métier lui convient, l’employeur le guide et est payé de retour par le travail fourni, le centre de formation apporte les compétences pour un service donné. Il ne reste plus qu’à essayer. L’analyse de Jean-Yves Barreyre, éducateur et sociologue, directeur du CREAI Île de France

Quels sont les enjeux de l’apprentissage en travail social ?

On peut situer les enjeux de l’introduction de l’apprentissage dans la formation des intervenants sociaux au moins à trois niveaux : ceux des politiques sociales, des centres de formation et des futurs apprentis :
- Du point de vue des politiques sociales, le principe de l’apprentissage, en substituant au couple « formateur d’école - formateur de terrain », souvent déséquilibré, parfois même « sado-maso », le couple-partenaire « formateur d’école – maître d’apprentissage », participe d’un rapprochement entre les problématiques de formation et les problématiques de terrain.

L’apprentissage pourrait bien faire le lien, de manière modeste certes, entre la logique des schémas de formation – initiés presque par inadvertance par la loi contre les exclusions en 98 -, et la logique des schémas territoriaux d’action sociale initiés par la loi de 75, soutenus par les lois de décentralisation et la loi particulière, et mise en avant par le projet de réforme de la loi sociale. Or, tant que ce lien n’est pas établi, de manière pertinente et durable, les quiproquos entre les espaces de mise en œuvre des politiques sociales et les espaces de formation, — ou, pour faire court, entre les employeurs et les formateurs — perdureront.

- Du point de vue des centres de formation, la relation contractuelle de l’apprentissage rompt avec celle des formations traditionnelles en alternance et de la recherche permanente des terrains de stage. Dans les formations traditionnelles, on pourrait dire de manière caricaturale que le mode de relation entre « le centre » et « les terrains » (périphériques ?) fonctionne sur le principe du « service » rendu à l’école par les terrains, école qui se protège plus ou moins d’une intrusion de ses créanciers dans ses champs de compétences.

D’où, souvent, un sentiment de frustration des formateurs de terrain, doublé d’une impression diffuse de « manipulation » des uns par les autres. L’apprentissage me paraît être un contrat tripartite plus équilibré, où chacun apporte et reçoit du travail, des compétences et des services : le maître d’apprentissage, inscrit dans une problématique institutionnelle et territoriale de services spécialisés à rendre à une population donnée, transmet des compétences actualisées et guide l’apprenti dans les méandres organisationnels, professionnels et techniques de son espace de travail. Il a besoin, pour mener à bien son engagement contractuel auprès de l’apprenti, des compétences formatives de l’école. En contrepartie, il bénéficie de la force de travail de l’apprenti à un moindre coût. Le centre de formation s’inscrit concrètement dans les problématiques de terrain par un contrat clair de formation et peut légitimement et de sa place interroger les modes d’organisation et les compétences attendues pour un service donné.

- Du point de vue de l’apprenti, ce mode de formation a au moins trois avantages :

D’abord il vient suppléer aux formations en cours d’emploi tombées en désuétude : s’il reste encore quelques contrats de qualification chez les moniteurs éducateurs, il est de plus en plus rare d’être embauché sous la grille indiciaire « éducateur avant sélection dans un centre de formation », de passer et réussir sa sélection, et de faire prendre en charge, sur le temps de travail, une formation de niveau IV ou III. Chez les assistants de service social, le cours d’emploi est même interdit puisque l’exercice de la profession exige le diplôme. Ce qui signifie que n’entrent dans la carrière d’AS que ceux ou celles dont l’entourage permet de vivre trois ans de formation sans salaire… ce qui réduit au départ les vocations.

D’autre part, j’ai souvent remarqué que nombre de « camarades syndiqués » de ma génération, celle des années soixante-dix, se sont opposés à l’arrivée « d’aide éducateurs » dans le secteur social sous prétexte qu’ils n’étaient pas qualifiés, oubliant qu’ils avaient fait leurs premières armes en prévention ou en IME avec pour seul bagage quelques idées militantes et une conviction inébranlable dans leur capacité à changer le monde… L’apprentissage permet donc au moins de survivre en se formant.

Ensuite l’apprentissage correspond au principe de base de la formation des travailleurs sociaux qu’est « l’alternance », l’articulation entre les savoirs, les savoir-faire et les savoir-être.

Enfin, l’apprentissage, comme « moratoire indemnisé », va au-delà des formations initiales en alternance, dans la mesure où on n’apprend pas seulement un métier, on le choisit. En effet, le temps de l’apprentissage est celui de la familiarisation, de l’expérience, des essais, tentatives, approches d’un métier pour lequel on prend le temps d’apprécier si c’est bien celui qui nous convient. Avec l’apprentissage, on peut aussi choisir de ne pas faire carrière dans le social, ou dans l’accompagnement social.

Est-ce antinomique avec les processus de formations actuels du travail social ?

Effectivement à l’inverse de ce processus, les formules actuelles d’entrée en formation fonctionnent sur la sélection d’une population qui a les moyens financiers de se former en deux ou trois ans et qui, dès qu’elle est reçue en sélection, participe de l’évaluation du centre de formation : en effet, le critère déterminant, quelle que soit la région, d’évaluation des centres de formation est la réussite aux examens. Cette règle produit un effet pervers qui veut que lorsqu’un candidat est admis, son échec ou sa réussite soit celui de l’école. L’équipe pédagogique, de manière consciente ou pas, va « porter » le maximum d’inscrits au diplôme, quitte à soutenir l’étudiant et à étayer ses travaux plus que nécessaire, ce qui n’aide pas les équipes de terrain qui auront à intégrer ces candidats « supportés ». Combien de directeurs de centres, lorsqu’on leur demande une évaluation du service de formation rendu sur une année répondent : « 98 % d’admis chez les ES, 79 % chez les AS »…

Voyez-vous cependant une dérive possible avec ces contrats d’apprentissage ?

L’argumentation sur les enjeux de l’apprentissage est toute théorique dans la mesure où nous n’avons que peu expérimenté ce type de formation : elle ne tient pas compte de la stratégie des acteurs, de leur volonté de conserver, dans tout processus de changement, leur « zone d’incertitude et de pouvoir » comme dit l’autre. Elle suppose que chacun assume les rôles attendus par les autres partenaires. Rien n’empêche un « maître d’apprentissage » d’utiliser un apprenti éducateur à un travail de gardiennage, rien n’oblige un centre de formation à reconnaître la fonction du maître, rien n’oblige un apprenti à travailler. Il faudra donc suivre avec attention les premières expérimentations et mettre en place un mode d’évaluation pertinent.


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