N° 881 | du 17 avril 2008 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 17 avril 2008

Et si l’accueil en groupe n’était pas la bonne réponse ?

Jérôme Bouts, directeur du foyer de la Jaunaie

Thème : Internat

La question de l’autorité institutionnelle des établissements nous semble de plus en plus soumise à rude épreuve. Les internats éducatifs sont particulièrement malmenés. Ils ont à faire face à des crises de plus en plus imprévisibles et hors maîtrise. Régulièrement, il est question de foyers mis à mal, de nuits tumultueuses qui n’en finissent pas, de jeunes qui mettent en danger d’autres jeunes ou des adultes et malmènent les cadres ; tout ceci en termes d’insultes, de menaces, d’agressions caractérisées.

La question des phénomènes de groupes, collectifs qui font alors fonction de caisse de résonance, est prépondérante. À chaque fois, sous le regard de l’autre, un dysfonctionnement, qui peut n’être qu’individuel au départ, est susceptible de prendre des dimensions collectives rapidement incontrôlables. Cela se passe finalement dans l’indifférence générale, jusqu’à ce que des établissements ferment car ils sont mis à sac dans tous les sens du terme par les jeunes accueillis, comme si cette « violence ordinaire » était décidément admise comme inéluctable.

Dès lors, un questionnement récurrent émerge : le groupe est-il a priori et par essence, éducatif et socialisant ? La réponse éducative collective pour des adolescents, à l’inverse de l’effet rééducatif escompté, n’amplifierait-elle pas des problématiques individuelles caractérisées de plus en plus par des intolérances aux frustrations et donc aux autres ? Tandis qu’on vante ici ou là les mérites d’une éducation par le collectif, proposerions-nous ce modèle d’éducation et de prise en charge à nos propres enfants ? C’est à ces questions que nous allons consacrer ce texte, avec pour ambition d’apporter une contribution au débat.

La tradition de l’internat

Dans le cadre de la protection de l’enfance, les enfants placés le sont majoritairement en maison d’enfants puis en foyer éducatif. Le mode de prise en charge institutionnelle demeure collectif et inchangé depuis la dernière Guerre mondiale, même si le volume des groupes a tendance à beaucoup baisser pour atteindre aujourd’hui, le plus souvent, une dizaine de jeunes.

Bien que nous soyons convaincus qu’ils sont fondamentaux, laissons ici de côté les motifs financiers qui font qu’à l’évidence, plus le collectif est conséquent, moins il est coûteux de le faire fonctionner en termes de ratio encadrement/enfants. Ces établissements, sans doute plus qu’ailleurs, fondent et étayent leur autorité sur une construction institutionnelle. Le respect des règles et autres valeurs était par le passé imposé essentiellement par la coercition. Une violence allait souvent de pair qui maintenait chacun « dans le droit chemin ». On peut même aller jusqu’à dire que dans l’inconscient collectif des travailleurs sociaux et des jeunes pris en charge encore aujourd’hui, la « violence partagée » dans les collectifs est de l’ordre de l’inévitable, voire du normal et à ce titre plus ou moins consciemment acceptée comme tel !

On pense souvent que les sujets adolescents étaient par le passé plus aptes qu’aujourd’hui à vivre ce collectif. Rien n’est moins sûr et on oublie sans doute un peu vite, même sans aller jusqu’aux Enfants du bagne du XIXe siècle décrits par Marie Rouanet [1], l’extrême coercition, les crises et autres conflits violents qui ont toujours émaillé les vies collectives institutionnelles tant du point de vue des éducateurs que de celui des éduqués !

Le collectif en crise

Les grands internats d’antan ont disparu. Ce qui a changé, ce n’est pas la configuration traditionnelle du collectif, c’est aussi sa place symbolique. Le groupe est de moins en moins porteur, de par les individus qui le composent, d’un respect des institutions qui fonde une société.

En effet, il s’avère ici que pour une grande majorité des jeunes que nous accueillons (à cause de leur appartenance et de leur parcours social), les institutions ne sont plus respectables. Quant à la parole des éducateurs, porteurs des valeurs des dites institutions, elle est bien difficile à tenir dans de telles circonstances alors même qu’elle devrait être encore plus fortement porteuse de valeurs qu’auparavant. Dans nos structures d’hébergement, cet état de fait donne a priori davantage lieu à un « cumul d’irrespect » de la dimension institutionnelle qu’à l’apprentissage du respect à travers l’autre.

Au centre de ce débat, l’incarnation de ces valeurs en termes d’autorité : son exercice est passé, au fil des dernières décennies, d’un mode institutionnel à un mode situationnel. Autrement dit, on a basculé d’un mode où le statut et la fonction occupés « suffisaient » à faire autorité à un mode où l’autorité est à renégocier à chaque fois, à ajuster à chaque situation, nous explique Dominique Dray [2]. Cette situation est d’autant plus prégnante que nous avons affaire à des jeunes qui sont parmi les moins armés psychiquement à vivre ensemble en termes de capacité à gérer des frustrations qu’impose immanquablement le rapport à l’autre.

Fragilité psychique

L’adolescent difficile, c’est celui qui essentiellement détruit, explose, menace, insulte au quotidien. La dimension d’altérité n’est pas acquise. Les rencontres avec l’adulte mais également avec les pairs, dès qu’elles ne satisfont pas immédiatement la demande, sont vécues comme intolérables.

Nous insistons sur la chronicité tout autant que sur l’imprévisibilité des passages à l’acte verbaux et/ou physiques. Ces véritables explosions pulsionnelles sont d’ailleurs d’autant plus déconcertantes qu’elles peuvent suivre immédiatement une quête affective tout aussi envahissante mais sur un mode plus acceptable, car valorisant pour l’adulte. La chronicité, la violence de l’interpellation de l’autre, la chosification de cet autre qui n’est plus rapidement que l’objet de non-satisfaction d’un désir revendiqué à tout prix, sont des indicateurs d’une intolérance majeure. Ils aident à eux seuls à bien faire la différence entre ce qui est de l’ordre de la crise inhérente au passage adolescent et ce qui est un empêchement sévère voire rédhibitoire à tout échange humain dans un collectif et a fortiori avec la société.

Cet adolescent difficile à prendre en charge est d’abord difficile à lui-même tant son vide existentiel est sévère, ses capacités à des échanges sociaux extrêmement limités et dans la réalité, ses possibilités d’inscriptions scolaires, professionnelles, culturelles ou sportives quasi nulles. « Nous ne mesurons jamais assez à quel point pour ces jeunes, la confrontation à l’autorité institutionnelle [donc à un tiers éducatif] est une véritable découverte de l’Amérique… », nous confiait dernièrement un collègue chef de service.

La toute-puissance

Des auteurs comme Germaine Guex [3] et d’autres depuis, situent l’origine de ces troubles abandonniques au stade préœdipien. L’enfant n’a pas accès au processus de castration et ne peut renoncer à l’état de fusion, pourvoyeur béni, éternel, de ses désirs et autres besoins. Ces sujets se structurent sur cette incapacité et nous observons de situation en situation que l’histoire précoce des adolescents que nous accueillons est déterminante dans leur rapport actuel et futur au monde. Nos effectifs sont massivement constitués aujourd’hui de jeunes issus de familles, notamment de familles monoparentales, dans lesquelles la fonction tiers n’est pas assurée.

Entendons-nous bien, il ne s’agit pas ici d’émettre un quelconque avis sur la monoparentalité. Ce qui nous intéresse est l’absence de tiers dans l’éducation de nos sujets les plus en difficulté. Or, nous constations fin 2005 que 80 % des vingt-cinq jeunes passés dans notre institution cette année-là relevaient d’un tel profil. Dans un lien de cause à effet quasi mécanique : plus la relation à la mère avait été fusionnelle et sans appel, plus l’absence de père et de tiers avait été sévère, moins les capacités d’échange et donc de socialisation étaient possibles.

Aucune révélation, aucun scoop dans cela me direz-vous. Simple description cependant (encore faut-il la faire !) d’une population prise en charge dans des collectifs peu susceptibles de garantir à ces jeunes sérénité, sécurité et accompagnement psychique.

L’interdit sans la sécurité

Faute de cette garantie fondamentale pour des adolescents avant tout structurellement insécurisés, hantés par la non-maîtrise d’eux-mêmes et de leur environnement, quid d’un accompagnement éducatif qui s’impose en premier lieu, alors, par des interdits et par des limites. Il nous semble que tout se passe comme s’il était demandé à des enfants de halte-garderie d’évoluer en maternelle à un âge (avant 3 ans) où en termes d’incapacité de partage, de reconnaissance de l’autre mais aussi en termes de besoin absolu de maternage ils en seraient bien incapables !

Cette étape n’est acceptable et efficiente pour l’enfant que dans un cadre sécurisant affectivement : elle n’est opérante que dans la mesure où l’adulte qui pose des limites garantit tout autant et dans le même temps son intégrité psychique à l’enfant ; que si le renoncement à un plaisir immédiat et permanent ne paraît pas intolérable, et ne se traduit pas par un effondrement de l’existence même, par un effondrement de maîtrise de l’environnement !

Or ce qui caractérise les groupes éducatifs c’est qu’ils sont l’addition de ce dont chacun est porteur ici en termes essentiellement de manque affectif et de trop-plein d’asocial. Cette « sous morale » peut s’apparenter à un « surmoi groupal » [4]. Elle amène des comportements caractéristiques tels que certaines fugues, leadership négatif et autres passages à l’acte qui signifient le statut d’adolescents « délinquants » de foyer. Certains parlent même de passage en foyer d’un CAP de délinquants ! La vie collective joue alors le rôle d’un détonateur et de caisse de résonance.

Ces dysfonctionnements ne sont pas inévitables. Tout dépend de l’intervention du tiers que constitue le monde adulte. Son degré d’importance dans le fonctionnement d’un groupe est proportionnel au degré de socialisation et d’autonomie psychique de chacun de ses membres.

Nous aurons compris que, concernant les internats éducatifs accueillant des adolescents en grande difficulté, son importance est haute. La nécessité d’adultes tiers, garants, porteurs et passeurs des valeurs institutionnelles, inscrites elles-mêmes dans les missions et orientations de l’établissement est absolue. Il est de tradition dans la réalité de nos institutions, d’accorder un encadrement au prorata de l’âge du mineur. Le postulat veut que l’on fasse correspondre mécaniquement à cet âge un niveau de maturité et d’autonomie fonctionnelle et psychique ad hoc.

Au regard de ce nous avons décrit du profil des adolescents concernés, nous savons que nous sommes loin du compte. Il est utopique, voire dangereux de penser « socialisation par le groupe » dans un rapport d’un ou deux adultes pour dix adolescents, quand nombre de ces derniers n’envisagent à ce moment de leur vie et sur le plan psychique que la relation duelle ! Nous pensons nécessaire de développer des lieux d’accueil basés sur une permanence ou plutôt une grande proximité des adultes dans la prise en charge de certains adolescents qui encore une fois en ont foncièrement besoin.

Répondre aux besoins

L’intolérable, l’insupportable pour un jeune carencé est le partage, avec d’autres, d’une relation avec un adulte. Or, c’est très exactement ce que l’on demande au quotidien et en permanence à tous les jeunes placés dans les collectifs éducatifs. C’est par contre ce que l’on ne demande plus, au moins pour un temps, aux adolescents pris en charge dans de tout petits collectifs… et c’est sans doute essentiellement la raison pour laquelle se lever, traverser la ville, échanger, travailler redevient possible… [5]

Sauf à laisser sciemment les établissements actuels en souffrance et péricliter. Sauf à ne plus prendre en charge les adolescents les plus difficiles qui nécessitent pourtant absolument d’être séparés, il y a urgence à proposer sur le registre de l’hébergement des modes d’accueil mieux adaptés… Est-il abusif de penser que faute d’un travail suffisant en amont, les foyers éducatifs classiques, mal pourvus si l’on songe à l’incroyable tâche d’accompagnement et de reconstruction à accomplir, continuent à être malgré eux les pourvoyeurs privilégiés des lieux de vie puis des CER et autres CEF, voire enfin des prisons ?

Le répressif prend alors le pas sur une prise en charge éducative, que de notre point de vue nous ne trouvons pas suffisamment efficiente. Il est un impératif à accompagner au plus près des adolescents dont le premier moteur n’est pas la violence mais bien la peur, la menace de disparaître et plus simplement de ne pas exister (lire le développement de son point de vue).


[1Marie Rouanet, (1992), Les enfants du bagne, éd. Payot (Commander ce livre)

[2Docteur en anthropologie, psychanalyste, formatrice. Travaux de recherche notamment sur les modes de régulation de la violence…

[3G. Guex, (1950), L’angoisse d’abandon, éd. PUF, Paris, Françoise Gaspari-Carriere dans Les enfants de l’abandon, Paul Fustier dans Les corridors du quotidien, Philippe Jeammet…

[4Sigmun Freud, Psychologie des foules dans essai de psychanalyse

[5Référence est faite ici au réseau de remobilisation personnelle et professionnelle nantais, composé de cinq services de jour rattachés à cinq établissements différents. Y sont accueillis des adolescents sévèrement désaffiliés qui tous ou la plupart relèvent de placement éducatif non mis en œuvre par défaut de lieux adaptés à leur problématique, tandis que l’indication d’une séparation familiale demeure


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