N° 629 | du 11 juillet 2002 | Numéro épuisé

Critiques de vidéos

Le 11 juillet 2002 | Un documentaire de Patrice Rolet

Esquive !

Joël Plantet

(2002 - 52 mn)
La Cathode
119 rue Pierre Sémard
93000 Bobigny
Tél. 01 48 30 81 60

Thème : École

« Je pense qu’un jeune n’est jamais irrécupérable. Plus on attend, plus c’est difficile de le récupérer, plus c’est lourd d’avoir un passé négatif. Mais je crois, et heureusement, parce que quand je ne le croirai plus je ne sais pas comment je tiendrai pour enseigner, que l’on peut toujours trouver le déclic ». Brigitte Puget, professeur de classe d’insertion

« Vous allez mettre 70 % de votre poids sur la jambe arrière. Jambes écartées, les poings hauts, et on envoie » : les collégiens se donnent à fond, cognent, cognent encore, sur d’autres ados, voire sur le prof ! Les coups volent bas, et par voie de conséquence, les relations ont du punch, même verbalement. Où sommes-nous ? À Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), le collège Jean Moulin, classé en zone d’éducation prioritaire, abrite une classe d’insertion — de niveau 3ème — d’élèves en difficulté. Y sont établies des relations privilégiées dans le cadre de la préparation à une formation qualifiante (CAP, BEP, avec stages en entreprise). Par ailleurs, un Espace SOS accueille pour quelques semaines (en général quatre) des élèves particulièrement indisciplinés, connus pour actes de violence, insultes ou absentéisme grave. Ces classes-sas ont pour fonction essentielle de diminuer efficacement le nombre d’exclusions après conseil de discipline.

À un enseignement général dispensé par la prof principale de la classe d’insertion [1], s’est greffée une expérience pilote de boxe éducative, dirigée par un enseignant d’éducation physique et sportive (EPS), René Acquaviva. Comment la boxe peut-elle représenter un outil pédagogique de citoyenneté et de responsabilisation ? L’intérêt et les bénéfices d’une telle activité pour des jeunes très en difficulté semblent en tout cas certains et se déclinent en termes variés : dépassement de soi (et pourquoi dans certains cas ne pas devenir champion de France ?), maîtrise de ses gestes et de son corps, respect mutuel (jamais de coups bas, on ne touche pas le visage, etc.), valorisation de soi-même, exutoire des violences…

En effet, pour ceux qui sont à l’origine de cette entreprise, morale, civisme et sport vont clairement s’entrecroiser dans cet entraînement : l’agressivité débordante s’y voit évidemment canalisée, et certaines ressources motrices sont mobilisées. À l’exact opposé de la bagarre de rue, des règles strictes imposent l’objectif de ne pas faire mal à l’autre. « Il faut souligner », rajoute encore l’intervenant, « une attitude plus respectueuse des élèves qui, lorsqu’ils franchissent une salle de sport de combat, commencent par ne pas cracher par terre, jeter le chewing-gum à la poubelle, respecter le matériel, le partenaire, les consignes, les règles en général ».

Bien sûr, dans le film, la rugosité des relations peut surprendre : les deux profs peuvent crier, se montrer plus qu’abrupts, voire donner l’impression d’opposer, en une ambiance parfois commando, une surenchère verbale haute en couleurs (la prof principale est méridionale) aux provocations d’un adolescent. Mais ils sont usants, ces jeunes sans repères, sans loi aucune, devançant constamment leur échec : il faut se les coltiner au jour le jour. On présente l’un d’eux à l’intervenant, quatorze ans, dont personne n’arrive à rien tirer… Comment lui éviter l’exclusion ? Le prof de boxe — ancien champion de France de boxe anglaise et entraîneur national, tout de même… — lui propose un « complément d’éducation » via son sport. « Sur le ring, on ne peut pas tricher, on peut être fanfaron, insolent, bagarreur en classe ou dans la cour, mais lorsque l’on pénètre dans le « carré magique », on est face à soi-même, face à l’adversaire et là, la violence et la force brutale ne servent à rien », explique-t-il.

Les suites du film ? Moussa termine son apprentissage de boulanger, nous informe-t-on, Bilal poursuit sa scolarité au lycée, et Thomas travaille en entreprise… Depuis quelque temps, l’enseignement s’est élargi aux filles, jusqu’à d’ailleurs une parité totale dans l’équipe…
Une version du film (3 x 15 mn, intitulée Face à face) a été fabriquée pour la formation des enseignants et des éducateurs : découpé en trois parties correspondant aux trois trimestres de l’année scolaire, le film suit le quotidien des ados rythmé par les cours, les examens, la préoccupation de la moyenne à tenir, les entretiens avec les parents et les professeurs. Par ailleurs, René Acquaviva — qui nous dit s’étonner des lenteurs administratives — entend, avec le parrainage de Bernard Lavilliers, étendre son activité à trente villes françaises.

[1] Pour contacter Brigitte Puget : Collège Jean Moulin - 74, rue Henri Barbusse – 93300 Aubervilliers. Tél. 01 43 52 63 07