N° 941 | du 17 septembre 2009 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 17 septembre 2009

Espace-rencontres : un manque criant de financements

Propos recueillis par Guy Benloulou

Entretien avec Marie-Line Bod, directrice APCE/afccc  [1]

La plupart des parents qui se rendent dans des espaces-rencontres le font sous injonction du juge aux affaires familiales. Quelle analyse faites-vous de cette contrainte d’une part, et de la nécessaire construction du lien ou maintien du lien entre le parent défaillant et l’enfant ?

Nous avons deux types de public. Les parents qui font spontanément la démarche sans intervention d’un tiers. Il s’agit souvent de jeunes parents qui n’ont jamais vécu en couple, séparés très tôt voire avant la naissance de l’enfant. Et ceux qui se voient contraints par la décision du juge de présenter ou de rencontrer leur enfant dans un espace de rencontre. Comme vous le soulignez, les démarches spontanées sont minimes par rapport à celles imposées par l’administration judiciaire. Ces deux publics ont en commun la recherche, imposée ou non, à travers le dispositif de l’espace de rencontre, d’une entente parentale suffisamment bonne pour assurer le bien-être de l’enfant.

Autrement dit : que les conflits conjugaux n’envahissent plus la relation parentale. C’est en général à ce terme que le dispositif n’est plus utile à l’enfant et aux parents. Les modalités des rencontres sont en général évolutives vers une sortie définitive du dispositif. S’agissant de la « contrainte » il est important de noter que celle-ci est une décision du juge des affaires familiales. Cette distinction est fondamentale pour les professionnels qui interviennent, pour l’enfant et les parents qui sont accueillis et accompagnés tout au long de leurs visites. L’association intervient après cette décision en offrant à l’enfant et aux parents un lieu distancié du conflit conjugal.

Ainsi lors d’un entretien préalable à l’organisation des visites, la responsable reçoit les parents séparément et explique aux enfants la décision du juge. Etablir une relation de confiance avec l’enfant et les parents est essentiel (comment se déroulent les visites, la présence et le rôle des intervenants, la fréquentation du lieu par d’autres enfants et parents vivant la même situation, la possibilité qu’ont les parents de solliciter l’aide du responsable s’ils rencontrent des difficultés). La mesure s’arrête lorsque le parent visiteur refuse ou ne peut exercer son droit de visite. Le parent hébergeant fait lui rarement l’objet de poursuites pour non-présentation.

Quels sont justement les enjeux affectifs et relationnels pour l’enfant dans une telle situation ? Et pour les parents ?

L’enfant se construit dans sa relation à l’autre par le jeu des identifications aux images parentales. Il se construit dans le lien. C’est un être en pleine maturation psychoaffective dont les capacités psychiques et intellectuelles ne lui permettent pas d’appréhender la situation comme un adulte et qui a une vie intérieure très riche. Il peut ainsi se croire responsable de la séparation de ses parents qui ne s’entendent plus à cause de lui. Il n’exprime pas ce qu’il ressent de la même façon qu’un adulte. Dans une situation de conflit conjugal, l’enfant est très souvent dans un conflit de loyauté clivée. Il ne peut être loyal à un parent sans être déloyal à l’autre parent. Il peut porter le symptôme du dysfonctionnement parental qui se manifeste par exemple par une chute des résultats scolaires, ou il peut être pris dans un phénomène d’aliénation parentale où l’un des parents est systématiquement disqualifié par l’autre parent.

Le point rencontre permet à l’enfant de rencontrer son parent sans que cela ne soit conflictuel pour lui. La décision a été prise par un tiers. Le cadre technique du point rencontre est contenant pour l’enfant et les parents qui peuvent alors vivre leur rencontre. Les professionnels ne se substituent pas au parent qui garde sa place de parent. Ils l’accompagnent à sa demande, dans le déroulement de la rencontre. Pour l’enfant ce sont des figures adultes responsables, disponibles, sécurisantes et garantes du cadre de la rencontre. Pour les parents ce sont des professionnels sur lesquels ils peuvent s’appuyer dans leur rôle de parent sans jugement.

Il est souvent demandé aux intervenants (sociaux ou psys.) dans cet espace d’observer une certaine neutralité. Est-ce toujours possible ? L’un ou l’autre des parents ne tente-t-il pas des formes d’alliances avec les professionnels ?

Accueillir les parents avec bienveillance et neutralité est un postulat de base de notre dispositif. Il ne s’agit pas de ne rien ressentir mais pour le professionnel de prendre de la distance par rapport à la situation ou au conflit qui oppose les parents, dans l’intérêt de l’enfant, d’être attentif à ses propres mouvements internes ou résonances. Les intervenants ne prennent pas parti, excepté bien sûr celui de l’enfant. Ils sont aidés en cela par le cadre juridique (mesure limitée dans le temps, durée du droit de visite, sortie possible) et notre règlement intérieur. Ils pratiquent l’observation et sont vigilants à déceler les signes de souffrance ou de mal-être de l’enfant mais aussi d’une relation qui évolue agréablement.

Leur préoccupation première est le bien-être de l’enfant dans le cadre de ces rencontres. Les professionnels fonctionnent par équipe mixte de trois et par roulement les samedis après-midi, de sorte que ni l’enfant ni le parent ne soit régulièrement pris en charge par le même intervenant. Il n’y a pas de référent. Nos équipes, qui se connaissent bien, peuvent lors des réunions de régulation échanger librement sur une situation et prendre collectivement les décisions appropriées.

Les pouvoirs publics, compte tenu du nombre croissant de séparation de couples avec enfant, financent-ils suffisamment de tels lieux, et les considèrent-ils comme la mise en place d’une réelle prévention des risques ? D’après vous, quels seraient les manques à combler dans ce domaine ?

Les pouvoirs publics considèrent l’utilité de ce type de service puisque nous sommes soutenus entre autres par le ministère de la Justice et sont sensibles à la notion de prévention dans le domaine de la parentalité. Dans le cas de violence conjugale, le risque serait que la situation conflictuelle ne soit pas préjudiciable au bien-être physique, intellectuel et affectif de l’enfant, ce qui a été vérifié. Toutefois, ils ne financent pas suffisamment de tels lieux face à une demande de plus en plus croissante et les subventions pour les lieux déjà existants vont en s’amenuisant. Les manques à combler pourraient être par exemple une meilleure information de l’enfant, à sa mesure sur la procédure et le système juridique, ou des lieux de parole avec des pairs vivants comme lui cette même situation.


[1Association fédérale pour le couple et l’enfant/Association française des centres de consultation conjugale. Délégation de Seine-et-Marne - 8 rue Duguesclin - 77000 Melun


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