N° 854 | du 27 septembre 2007 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 27 septembre 2007

Entendre les doléances des quartiers

Joël Plantet

Depuis Vaulx-en-Velin en 1979, de violentes secousses ébranlent régulièrement certains quartiers. Politiques ou associatives, mille initiatives fleurissent. Mais le changement profond se fait attendre

Tout le monde se souvient des violences urbaines de l’automne 2005. Dans la foulée des Chroniques de la violence ordinaire (LS n° 737), un documentaire étonnant — diffusé le 18 octobre prochain et intitulé Quand la France s’embrase – Enquête sur le maintien de l’ordre [1] — évoquera cet « effondrement de l’État » (dixit le député UDF Lagarde), le couvre-feu du 8 novembre, les vingt-deux régions touchées par les « émeutes »… tout en rappelant celles de Vaulx-en-Velin en 1979. Images d’amateurs, témoignages de syndicalistes, documents policiers inédits nous dévoilent les mécanismes d’un instrument du pouvoir redoutable et méconnu : le maintien de l’ordre.

Chantier national

Après la publication du rapport de l’Institut national des hautes études de sécurité (Inhes) dressant un constat accablant des relations entre police et population du 93, la ministre de l’Intérieur, Michèle Alliot-Marie, a réuni en Seine-Saint-Denis, au mois de juillet services de l’État, associations, élus et habitants pour une « conférence de cohésion ». On en attend les bénéfices. L’anniversaire des violences de 2005 verra aussi d’autres manifestations, dont le débat, organisé le 17 octobre par plusieurs réseaux [2]. Censée souligner les talents des acteurs locaux et le dynamisme associatif, une 9ème Journée des quartiers (un peu trop confidentielle) aura lieu le 6 octobre. L’association Entreprendre Villes et quartiers lance actuellement sa 4ème édition du concours d’entreprises en zone franche urbaine… Du 17 au 27 septembre, le ministère du Logement et de la Ville s’est délocalisé à Lyon pour lancer un « chantier national » du logement, avec entre autres objectifs la construction annuelle de 500 000 logements dont 120 000 sociaux… À suivre en termes de concrétisation.

Malgré ces louables initiatives, l’amorce d’un vrai changement se fait attendre. D’autres initiatives émergent des habitants eux-mêmes. Fin juin, la ville de Saint-Denis avait accueilli le Forum social des quartiers populaires : théâtre, expo sur les bidonvilles, ateliers d’écriture débouchant sur un bouquin, actions de « mémoire, de production de sens et de récit dans la ville » ont permis la réappropriation de leur l’histoire par les habitants. De même, certaines organisations (telles Motivé-e-s ou DiverCité) cherchent-elles à se présenter unies aux prochaines élections municipales.

Tolérance zéro pour la glandouille

Annoncé par la ministre du Logement et de la Ville, un plan « respect et égalité des chances pour les banlieues » doit être dévoilé au mois de novembre, comportant en principe des propositions sur l’emploi et la formation des jeunes des quartiers, le développement économique ou encore l’éducation prioritaire. Il s’agit, selon l’annonce officielle, de désenclaver les banlieues, notamment par le biais des transports publics et de la culture. Dans ce cadre, une campagne de consultations sur trois mois était initiée début août par la secrétaire d’État chargée de la Politique de la ville, Fadela Amara, avec « réunions d’appartements et de cages d’escaliers » et deux blogs. Dressant un point d’étape début septembre, elle se félicitait d’avoir reçu plus de dix mille contributions mettant l’accent « sur les attentes en matière d’emploi, de réussite éducative, de désenclavement des cités et de mobilité de leurs habitants ». Cette deuxième quinzaine de septembre a vu aussi des rencontres territoriales pour la ville dans les départements. Globalement, ces états généraux des quartiers sont prévus pour durer jusqu’au 19 novembre, une conférence de Sarkozy venant en principe clore « en un lieu symbolique », l’opération. « Je vous le dis cash… », « tolérance zéro pour la glandouille », « y aller à donf »…

Coup démagogique

Au conseil des ministres du 7 septembre, l’atypique Fadela a beau souligner de belles évidences (« trop d’acteurs de terrain et d’associations marginalisés, méprisés, vassalisés… », « est-il normal que les crédits de la politique de la Ville servent à compenser les faiblesses du droit commun ? »), la tonalité reste vague : emploi, désenclavement, éducation sont avancées une fois de plus comme les trois mamelles prometteuses d’amélioration. La secrétaire d’État montre sa volonté d’instaurer une journée à l’éducation au respect. Très bien. Mais pour l’association AC le feu — à l’origine de 20 000 doléances recueillies dans les quartiers en 2006 — intituler son plan banlieues Tolérance zéro pour la glandouille participe plutôt d’une « stigmatisation et d’une dévalorisation » des jeunes sans travail. « Si l’objectif de Madame Amara est d’être « représentative » des quartiers lorsqu’elle emploie ce langage pour le moins vulgaire et insultant, il est clair qu’elle se trompe lourdement sur l’incroyable richesse intellectuelle ou culturelle qui s’y trouve », insiste AC le feu, qui demande à la ministre de « parler français ». En effet, faut-il des « coups » démagogiques et des mots-choc (pourquoi pas des annonces ministérielles en slam ?) pour amorcer le changement ?


[1Quand la France s’embrase (David Dufresne, Christophe Bouquet, Christophe Nick) – France 2, case Infrarouge, 18 octobre 2007

[2Émeutes en banlieues : lectures d’un événement - À l’université Paris Dauphine. Renseignements : Espaces et sociétés (01 44 05 48 57), Ville et banlieue (01 47 00 27 00) ou Profession banlieue (01 48 09 26 36)