N° 898 | du 25 septembre 2008 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 25 septembre 2008

Edvige ou la résistance au fichage

Joël Plantet

Signe des temps, une prolifération de fichiers – qui plus est, souvent mal maîtrisés – s’impose peu à peu et menace les libertés individuelles. La mobilisation exceptionnelle – et payante – autour d’Edvige a révélé l’ampleur du danger

On dirait une mauvaise caricature. Comme dans le film La vie des autres, ficher tout ce qui joue « un rôle institutionnel, économique, social ou religieux significatif » et tout ce qui est susceptible de porter atteinte à l’ordre public, voilà bien un joli rêve totalitaire et le cauchemar du citoyen lambda. Nous y sommes : en gros, il suffirait de participer à une manif pour être fiché à vie.

Pudiquement intitulé Exploitation documentaire et valorisation de l’information générale, le fichier Edvige, institué par un décret du 1er juillet jusqu’à sa remise en question, permettait une démarche tentaculaire : collecte d’informations à caractère personnel sur toute personne « susceptible de porter atteinte à l’ordre public », dès l’âge de 13 ans. Jusqu’à présent, le fichage ne s’adressait qu’aux citoyens majeurs. Arguant de l’« explosion » de la délinquance juvénile, le ministère de l’Intérieur élargissait sans vergogne son éventail.

La CNIL – qui a exigé que le décret instaurant ce fichier soit publié, sans quoi le grand public n’en aurait peut-être pas eu connaissance – avait émis, c’est bien le moins, quelques réserves. Mais la résistance est venue d’ailleurs. Mi-septembre, le collectif Non à Edvige – fort d’une pétition d’environ 200 000 signatures et d’un bon millier d’associations et organisations – écrit au Premier ministre : « Porteurs de la volonté de retrait qui s’est exprimée massivement, nous sommes légitimes à demander à vous rencontrer pour l’ouverture d’un débat public sur la protection de nos libertés collectives et individuelles » (1).

Le 16 octobre, jour de la Sainte Edwige, les citoyens seront appelés à faciliter le travail de la police et déposer leur propre fiche individuelle de renseignement auprès des services concernés « afin de démontrer que l’absurdité sécuritaire aboutit, peu ou prou, à ficher toute la population. » Sur leur fiche, ils pourront répondre à la question « avez-vous été au cours de votre existence en contact avec un être humain ? » et lécher le coin gauche du document pour y déposer gentiment leur ADN.

« L’absurdité sécuritaire aboutit à ficher toute la population »

Nous sommes déjà archi-sécurisés : système de traitement des infractions constatées (STIC), fichier national des empreintes génétiques (FNAEG), système judiciaire de documentation et d’exploitation (JUDEX), fichier des personnes recherchées, fichier automatisé des empreintes digitales (FAED), fichiers de la DST… Récemment, il avait fallu, souvenons-nous, une forte mobilisation pour qu’Ardoise (acronyme d’application de recueil de la documentation opérationnelle et d’informations statistiques sur les enquêtes) soit (temporairement ?) abandonné. Également institué le 1er juillet, un autre fichier destiné aux services de lutte antiterroriste, Cristina – pour centralisation du renseignement intérieur pour la sécurité du territoire et les intérêts nationaux – fait lui aussi l’objet d’un recours en annulation.

Edvige a-t-il vécu ? Le 18 septembre, la commission des lois de l’Assemblée nationale adressait neuf recommandations à la ministre de l’Intérieur concernant le fichier controversé. Le lendemain, celle-ci présentait un nouveau décret excluant les points litigieux, dont l’orientation sexuelle et la santé. Un « droit à l’oubli » sera possible, à leur majorité, pour les mineurs… qui seront toujours susceptibles d’être fichés. L’activité associative, elle, ne serait plus fichée. Quoi qu’il en soit, l’appel à célébrer Sainte Edwige le 16 octobre sera maintenu (jointe par téléphone le 19 septembre, la Ligue des droits de l’homme est formelle : elle demande son abrogation).