N° 548 | du 19 octobre 2000 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 19 octobre 2000

Écrire sur le sable et rêver d’y marcher

Propos recueillis par Guy Benloulou

L’idée, lancée un jour à de jeunes adolescents d’un quartier difficile de Paris, comme une boutade par l’animatrice de l’atelier écriture et l’équipe éducative d’un club de prévention spécialisée, de continuer à écrire au cœur du désert, n’est pas restée lettre morte. Mémoire, ressourcement culturel, identité, et au final pacification avec le milieu scolaire sont les étoiles filantes qui accompagneront bientôt ces « Touaregs » de l’urbain sur les traces de Théodore Monod, ethnologue et auteur de nombreux ouvrages consacrés au désert. Isabelle Marcat-Maheu est animatrice d’atelier d’écriture aux Ateliers « Élisabeth Bing ». Elle intervient dans les quartiers difficiles, en prison, en maison de retraite, et dans le cadre de la formation permanente pour les professionnels du secteur social.

Comment est née l’idée d’un atelier d’écriture dans le désert marocain avec des jeunes adolescents déscolarisés ?

Au printemps 1999, j’ai été contactée par l’équipe de prévention du club du canal de l’association OPEJ ; elle souhaitait mettre en place un atelier d’écriture pour des adolescents d’un quartier défavorisé du nord du XIXe arrondissement de Paris. Les ateliers pour adolescents sont aussi intéressants à mener, qu’aléatoire à mettre en place. Intéressant, parce que les adolescents ont un grand potentiel créatif, avec une production imaginative et sensible. Aléatoire, car long et semé d’embûches est le chemin qui mènera le jeune à l’atelier.

Toujours est-il, qu’au mois de juillet, l’équipe du club avait su réunir un groupe mixte de sept jeunes gens. Mixte de plusieurs façons : trois garçons avaient accepté de se risquer à être là, et les sept jeunes du groupe venaient des sept coins du monde. Dès la première séance au club du canal, l’extrême concentration ainsi que la qualité des textes produits furent remarquables. Ce qui n’allait pas forcément de soi a priori, dans un groupe constitué de jeunes en difficulté voire en échec scolaire.

Les nombreuses qualités des participants ont tout de suite tiré les textes vers le haut. Par ailleurs, il nous est rapidement apparu évident que l’atelier ne saurait se limiter au stage d’été initialement prévu. Dés la rentrée de septembre une séance hebdomadaire fut programmée, avec un souci d’ouvrir l’atelier à d’autres jeunes : dix-sept adolescents de 13 à 19 ans y ont ainsi participé, durant l’année scolaire 99-2000.

À leur manière et de leur place, ils ont écrit sur la question de la transmission, sur leur généalogie, sur leurs origines. Changeant de peau, changeant de ton, empruntant à l’occasion la voix de tel personnage de fiction, sans pour autant perdre leur voie en chemin. De tels bonheurs d’écriture — bonheurs d’animation pour ma part — ne pouvaient rester uniquement dans le petit cercle de l’atelier.

Au printemps 2000, une pièce de théâtre, créée à partir des textes écrits dans le cadre de l’atelier et intitulée « Les contes de la rue de Nantes - une journée sur la terre » a été présentée aux familles, aux enseignants et aux travailleurs sociaux qui connaissaient les jeunes du groupe. Le talent et l’investissement des trois comédiens au service de ces textes firent de ce spectacle plus qu’un moment d’émotion (propre à renarcissiser les adolescents concernés) mais une réelle production artistique. La pièce sera du reste redonnée à Paris cette année.

Mais, il était dit que notre chemin ne s’arrêterait pas là… Sans doute parce que les ateliers d’écriture se sont révélés être pour tous — jeunes, animatrice et équipe éducative — une véritable aventure sur le plan artistique, éducatif et humain, l’idée a peu à peu cheminé en nous de pousser plus loin l’aventure. Pourquoi ne pas partir loin, très loin… pourquoi pas même jusqu’au désert, et faire rimer plus que jamais « écriture » et « aventure » ? L’idée lancée un jour comme une boutade par l’animatrice de l’atelier, de partir écrire dans le désert, n’est pas restée lettre morte : au fil des mois, elle a pris la forme d’un projet, investi par l’équipe et par les jeunes.

En quoi ce périple pourrait-il être synonyme d’intégration sociale et scolaire pour ces jeunes ?

Nous avons fait l’hypothèse que ce voyage pourrait ouvrir des voies insoupçonnées aux adolescents concernés. Les multiples objectifs que nous nous sommes fixés sont les suivants :

•Susciter chez les adolescents une distanciation par rapport au quotidien qu’ils vivent dans les cités ou les quartiers défavorisés. Leur permettre de se regarder autrement et d’affiner leur esprit critique face à la société.

•Découvrir une forme de vie particulièrement originale, sortant du clivage Occident/Tiers-monde.

•Retrouver le contact avec la terre.

•Travailler sur la mémoire (individuelle, familiale, historique, ethnique…)

•Valoriser le patrimoine culturel africain, la majorité des adolescents concernés par le projet étant d’origine africaine (Afrique sub-saharienne et Maghreb).

•Allier une aventure « au bout du monde » à une aventure dans son monde intérieur notamment par le biais de l’écriture. Retrouver ou trouver le silence et y puiser peut-être une nouvelle source d’inspiration.

•Augmenter le capital confiance des adolescents qui auront vécu une aventure extraordinaire dans laquelle ils se seront engagés, loin de toutes les activités de consommation, qui au bout du compte se révèlent souvent frustrantes.

•Apprendre aux adolescents à préparer un projet et à se frotter aux réalités matérielles : estimer un budget, trouver des financements, s’informer, se documenter…

Notre périple de douze jours doit se dérouler au Maroc, au cours des vacances scolaires de février 2001. Après trois jours passés dans les palmeraies de Ouarzazate et un jour dans la vallée et les gorges de Dadès, nous affronterons le désert de Chebi, au cours d’une randonnée chamelière de six jours : nous marcherons dans le creux des dunes et sur les crêtes, encadrés par une caravane de chameaux, des chameliers… et bien sûr un guide. En milieu de journée, nous nous arrêterons pour boire le thé et surtout pour écrire (plages d’écriture de deux heures environ), avant de bivouaquer… sous les étoiles…

Où trouvez-vous les financements pour une telle expérience dans une pratique de travail social ?

Revenons sur terre ; une expédition aussi extraordinaire nécessite des moyens financiers sortant eux aussi de l’ordinaire ; or ni les adolescents qui souhaitent être de l’aventure ni leurs familles ne peuvent payer la totalité des sommes nécessaires ; il nous faut donc partir à la chasse aux subventions, équipés si possible d’une bonne boussole…


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Isabelle Marcat-Maheu a fait la démarche inverse. Tout est parti d’un atelier d’écriture avec des jeunes adolescents déscolarisés. Et si l’on vivait ce que l’on écrit ? Pourquoi ne pas partir loin, très loin… pourquoi pas même jusqu’au désert, et faire rimer plus que jamais « écriture » et « aventure » ? Le départ est fixé à février 2001.

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