N° 774 | du 17 novembre 2005 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 17 novembre 2005

EJE, une profession de plus en plus reconnue

Propos recueillis par Katia Rouff

Martine Maurice, présidente de la Fédération nationale des éducateurs de jeunes enfants nous rappelle le rôle essentiel joué par les EJE sur le développement de l’enfant et son incidence sur la prévention précoce. Elle ne cache pas non plus son inquiétude vis-à-vis de l’actuelle politique de la famille

En quoi l’éducateur de jeunes enfants est-il un agent de prévention précoce ?

Il a un rôle de prévention par le travail quotidien qu’il effectue auprès du jeune enfant et de sa famille. Il intervient dans la période où l’enfant se sépare pour la première fois de ses parents, se confronte à l’autre, construit l’ossature de ses relations sociales futures.

Son travail se situe à l’articulation des champs sanitaire, social et éducatif. Comment collabore-t-il avec les différents intervenants autour de l’enfant et de sa famille ?

Déjà, l’éducateur de jeunes enfants travaille dans une équipe pluridisciplinaire au sein de sa structure. Cela ne va pas sans quelques difficultés, l’articulation entre ces trois champs n’étant pas toujours facile à trouver. Chacun a ses références et doit cependant travailler harmonieusement en équipe afin que le cadre proposé aux enfants soit et reste cohérent. Par exemple, lors des tous premiers jours d’accueil d’un enfant, une professionnelle peut être très attachée à l’équilibre alimentaire, une autre réfléchir davantage à ce que représente pour l’enfant le moment du repas (rapport à sa mère…). Ensemble, elles devront ajuster les choses. Si l’enfant ne mange pas un repas très équilibré les premiers jours, réclame deux desserts et refuse la viande parce qu’autre chose se joue à ce moment-là pour lui, est-ce bien grave ? N’est-il pas plus important que ces premiers moments se passent sereinement ? Le travail d’adaptation au cas par cas reste indispensable, chacun vient avec sa propre histoire et l’équipe doit en tenir compte, d’où l’importance des échanges avec la famille et aussi en équipe.

La collaboration avec les autres structures est également incontournable. Lorsque nous observons un problème, nous en parlons d’abord avec la famille et si nécessaire l’orientons vers un partenaire (soignant, assistante sociale, éducateur spécialisé…). Cette collaboration n’est pas toujours simple. L’EJE a un rôle d’observation de l’enfant au quotidien et ne recherche pas d’emblée d’éventuels dysfonctionnements. Les autres structures plus « spécialisées » ont déjà plus ou moins ciblé les problèmes (maltraitance, problèmes familiaux…) et travaillent à leur résolution. Ainsi nous pouvons parfois ressentir les uns et les autres un sentiment de décalage, d’où l’importance de bien définir nos champs d’intervention. Vis-à-vis de nos partenaires, nous sommes les garants de la prise en charge globale d’un enfant. Dans le milieu hospitalier par exemple, les médecins soignent la pathologie, l’EJE veille à ce que l’enfant reste considéré comme un enfant et non seulement comme un malade et à l’harmonie de son développement global. Ce travail allège la pathologie.

Votre profession est-elle suffisamment reconnue ?

Là est la grande question ! Je pense qu’elle l’est, même si tous les éducateurs de jeunes enfants ne partagent pas cette opinion. La fédération est régulièrement interpellée par les associations, pouvoirs publics et partenaires sociaux. Certes, les éducateurs de jeunes enfants se retrouvent souvent isolés au sein d’une équipe de professionnels et en éprouvent un sentiment de solitude, difficile à vivre, mais cela ne signifie pas un manque de reconnaissance de notre profession. D’autres se plaignent d’être associés à une image stéréotypée du professionnel « jouant et changeant les couches », ces propos m’agacent un peu. Nous sommes aussi reconnus par la façon que nous avons de nous faire reconnaître ! Que ce soit par notre action, notre capacité à en parler et à nous positionner au sein d’une équipe. Il nous faut utiliser les outils à notre disposition pour mieux communiquer autour de notre travail quotidien, défendre nos projets, laisser des traces écrites…, bref formaliser nos pratiques.

Certains éducateurs ont encore du mal à argumenter et/ou à écrire sur « les fausses simplicités du quotidien », comme les nomme Jacques Papay (lire article p. 8), pourtant notre travail a une véritable incidence sur le développement de l’enfant. Il nous faut aussi nous saisir du décret d’août 2000 [1] qui reste un outil essentiel sur lequel nous appuyer pour valoriser nos projets.

L’éducateur de jeunes enfants peut travailler avec des familles en difficulté, des enfants porteurs de handicap, de jeunes malades… la formation initiale l’y prépare-t-elle ?

Si la formation initiale ne peut couvrir les détails de tous les secteurs d’activité existants, elle lui permet d’acquérir la démarche et les ressources nécessaires pour aller chercher l’information qui lui manque. L’expérience, le travail avec les autres et la formation continue l’aideront à travailler sur des sujets plus spécifiques à son secteur d’activités. La réforme de la formation initiale — nous n’attendons plus que la signature du Premier ministre pour sa mise en œuvre — va venir la réajuster de manière satisfaisante par rapport aux évolutions du secteur, notamment en ce qui concerne l’environnement institutionnel et celui des politiques sociales et familiales.

Lors des dernières Universités d’automne de la FNEJE, Dominique de Legge, délégué interministériel à la famille a déclaré « plutôt que de parler de travail social, il faut prendre l’habitude de parler de travail familial ? ». Que vous inspirent ces propos ?

De l’inquiétude. Voici au moins trois ans que les Conférences de la famille privilégient l’aide financière individuelle face au problème de la garde des enfants plutôt que son traitement collectif. Nous nous interrogeons sur les critères que retiendra la CNAF pour le financement des 15 000 places de crèche supplémentaires annoncées par le Premier ministre. Nous craignons que tous les efforts soient recentrés autour de la famille. Les assistantes maternelles ont obtenu un statut, c’est très positif pour elles, mais insuffisant, ces efforts ne doivent pas dédouaner les pouvoirs publics d’un travail sur l’amélioration de l’accueil collectif, la diversification des modes de garde…

La mise en place de la Prestation de service unique (PSU) est positive dans ses objectifs annoncés, mais on se rend déjà compte qu’en de nombreux endroits, ses modalités de mise en application, purement gestionnaires, sont dommageables pour les familles. Globalement, la politique actuelle qui privilégie la répression des familles en difficulté au détriment de la prévention nous inquiète. Le rapport Bénisti sur la prévention de la délinquance l’illustre, en stigmatisant notamment les familles d’origine étrangère et en proposant la négation des langues maternelles. Nous sommes par ailleurs inquiets des répercussions de la politique sécuritaire menée par Nicolas Sarkozy.

Dominique de Legge a aussi précisé que trois sites – Toulouse, Créteil et Versailles – expérimentent une préparation à des formations sociales de niveau 5 en lien avec l’Éducation nationale. Qu’en pensez-vous ?

Ce fut un scoop ! Notre fédération n’en a pas été informée auparavant. Nous sentons un glissement s’opérer, l’Éducation nationale récupère des formations sociales dans la continuité du CAP petite enfance. Nous ne sommes pas systématiquement opposés à une collaboration entre les centres de formation en travail social et l’Éducation nationale mais il faudra que les formations proposent une bonne articulation entre la théorie et la pratique. Cette dernière doit être assurée par des professionnels de terrain. Nous resterons vigilants car cette interaction constante est l’essence même de nos professions de travailleurs sociaux.


[1Le décret d’août 2000 exige des institutions d’accueil d’enfants de moins de 6 ans, l’élaboration d’un projet d’établissement comprenant notamment un projet éducatif et un projet social. Le projet éducatif prend en compte les besoins physiologiques et psycho-cognitifs des enfants. Le projet social positionne la structure d’accueil dans son contexte local, ses partenariats locaux, sa capacité à répondre aux besoins d’intégration des enfants porteurs de handicaps et/ou dont les familles sont en difficulté…


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