N° 957 | du 21 janvier 2010 | Numéro épuisé

Dossiers

Le 21 janvier 2010 | Propos recueillis par Mylène Béline

Du "placement éducatif à domicile" à l’AEMO

« Le placement à domicile, c’est difficile à mettre en place et ça coûte cher »

Thème : Placement familial

En Côtes d’Armor, le centre départemental de l’enfance et de la famille et un établissement privé, l’Envol, pratiquent depuis neuf ans le placement à domicile, qu’ils nomment placement éducatif à domicile (PED). Aujourd’hui ils revoient leur copie.
Survol de ce parcours avec Philippe Lepoullouin et Marine Hautemulle respectivement Directeur enfance famille et Conseillère technique enfance au Conseil général [1].


En 2000, vous mettez en route les placements éducatifs à domicile. Pourquoi ?

Philippe Lepoullouin
Au Centre départemental de l’enfance et de la famille (CDEF), on a commencé à réfléchir sur le fait qu’il y avait des enfants placés à cause de carences familiales et éducatives. Pourquoi avait-on besoin de prise en charge physique pour ces enfants-là ? On se disait aussi qu’il y avait beaucoup d’illusion à penser qu’en déplaçant un enfant de son système familial on allait changer ce système et « guérir » l’enfant. C’est une vue de l’esprit. D’autant que regrouper ces enfants en établissement c’est les mettre en situation de développer des troubles, des difficultés surajoutés, dus aux effets de groupe, à la violence… C’était aussi l’époque où on a commencé à parler sérieusement des compétences des familles.

Comment avez-vous bâti votre protocole ?

Marine Hautemulle
On s’est inspiré du travail mené dans le Gard. On a affirmé l’idée que le PED devait être une réponse à un type particulier de problématique familiale, c’est-à-dire qu’il ne devait pas être sollicité, par défaut, quand tous les autres dispositifs avaient été consommés. On a également défini cinq « points de compétence familiale », pré-requis, selon nous, à une optimisation des fonctions parentales et donc au bon fonctionnement du dispositif.

Les familles devaient être en capacité de dire la souffrance explicite ou implicite, de s’inscrire ou de s’insérer dans la norme sociale, d’accepter d’élaborer autour de la filiation, de mettre comme priorité le vivre ensemble, d’étayer et de chercher à produire de la compétence familiale en cherchant à mieux se situer dans les échanges sociaux et intra-familiaux. Dans les deux lieux pratiquant le PED on a mis en place une commission technique interinstitutionnelle d’évaluation et d’aide à la décision que j’animais, où les différents professionnels du département présentaient les situations qui leur semblaient relever d’un PED. Le procès-verbal de cette instance était ensuite validé ou non par le juge. Par la suite il y a eu des PED administratifs.

Après neuf ans de cette pratique, vous revoyez votre copie, pourquoi ?

Philippe Lepoullouin
D’une part parce que ça a un coût important. En PED on était à un équivalent temps plein pour six enfants ! Ici, en action éducative en milieu ouvert (AEMO), c’est un équivalent temps plein pour trente-cinq. D’autre part on a constaté une montée en flèche des PED, on est à cent quarante gamins, au détriment de l’action éducative à domicile et de l’AEMO. En fait les PED étaient devenus de l’AEMO renforcée plus un lit. La lisibilité du dispositif était donc devenue difficile. Et on s’est aperçu que le lit de crise servait très peu. Il avait un côté rassurant, mais l’essentiel du boulot c’était quand même la présence deux à trois fois par semaine.

Marine Hautemulle
Et puis c’est un dispositif qui pose des problèmes juridiques importants. Le débat sur sa validité continue aujourd’hui. Est-ce qu’un magistrat peut aller jusqu’à ouvrir un droit permanent d’hébergement aux parents alors que l’enfant est confié ? Alors qu’il y a danger puisque l’enfant est placé ? Question également pour le service à qui l’enfant est confié : il est chez ses parents et le service est responsable de tout.

Vers quoi allez-vous aujourd’hui ?

Philippe Lepoullouin
Le nouveau schéma départemental enfance famille prévoit une refonte de tout le dispositif. Aujourd’hui il y a un déséquilibre au niveau des moyens entre les PED et le reste des interventions sociales. On va donc transférer une grande partie des moyens vers le milieu ouvert. On accepte de ne plus faire les actions intensives du PED. Le projet est de passer à un équivalent temps plein pour vingt-cinq enfants en AEMO et un équivalent temps plein pour quinze en AEMO renforcée. On va essayer de faire une coupe moyenne entre deux excès. Vu la pression qu’il y a aujourd’hui en terme de besoins sociaux et vu la constance des moyens on n’a pas vraiment le choix. Donc le projet c’est de renforcer toutes les préventions : la PMI, l’action éducative à domicile…

On réfléchit à des tuilages entre les aides financières, les techniciens de l’intervention sociale et familiale et l’action éducative à domicile. On va mettre en place des lits d’urgence. Des accueils de jour petite enfance vont se faire au centre départemental de l’enfance et de la famille. On projette aussi de créer sur les territoires des espaces éducatifs de transition où on pourrait faire de la médiation au sens large autour d’ateliers, de groupes de paroles.

Qu’est-ce qui doit guider l’action en protection de l’enfance aujourd’hui ?

Philippe Lepoullouin
On doit s’interdire de placer les gamins de la précarité. On doit aller vers des prises en charge très discontinues. En laissant au maximum l’enfant dans une relation avec ses parents, mais avec la garantie de tiers, ponctuels dans le temps, mais durables. Quand ça ne va pas, je retourne chez tata. Ou je sais que je vais chez tata tous les mercredis. Ça peut être un accueil de jour, un peu de temps chez lui, un week-end ailleurs… Un lieu principal et de l’étayage dans des lieux tiers. Un des problèmes majeurs des organisations et des administrations aujourd’hui, c’est comment gérer le discontinu. : c’est difficile à mettre en place et ça coûte cher.


[1Conseil Général - Direction enfance famille - 1 rue du Parc - 22000 Saint Brieuc. Tél 02 96 77 68 95


Dans le même numéro

Dossiers

L’accompagnement dans un environnement familier

En Ille-et-Vilaine, une soixantaine d’enfants bénéficient de mesures alternatives au placement mises en œuvre par des services appartenant à deux maisons d’enfants du secteur associatif [2] et un établissement du conseil général : le centre départemental de l’enfance, où nous avons réalisé un reportage.

Lire la suite…

Et si on plaçait l’enfant… chez lui ?

Le placement à domicile, qui permet de suivre l’enfant dans son lieu de vie habituel, le plus souvent chez ses parents, existe depuis le début des années 90. Cet accompagnement particulier, qui ne peut être efficace que dans certaines conditions, a l’immense avantage de ne pas couper l’enfant de son environnement familier et d’éviter certains placements douloureux. Toutefois, son application est limitée car elle nécessite un fort encadrement et la disponibilité permanente d’un lit en cas de crise grave.

Lire la suite…