N° 873 | du 21 février 2008 | Numéro épuisé

Faits de société

Le 21 février 2008

Doit-on responsabiliser les parents ?

Joël Plantet

Face à la délinquance des mineurs, on évoque la « démission parentale » et la nécessité d’une « gestion des familles à risque ». Mais un organisme gouvernemental, le Centre d’analyse stratégique, a récemment constaté que les « dispositifs de responsabilisation » n’étaient pas — ou si peu — appliqués…

Signée Yasmina Reza, une pièce de théâtre fait actuellement fureur à Paris : dans Le Dieu du carnage, deux couples se voulant « responsables » et se rencontrant pour la première fois, tentent de régler de manière amiable, policée, entre gens de bonne compagnie, une affaire pénible. Nous sommes là dans une classe sociale moyenne supérieure, bobo, cultivée. Ferdinand, 11 ans, rejeton de l’un des ménages, a violemment frappé Bruno, fils de Véronique et Michel. Peu à peu et malgré les excellentes intentions annoncées au départ, l’ambiance va se détériorer grave.

À petites touches, les vernis vont se fissurer, les bonnes manières voler en éclat. Les incompréhensions s’installent de part et d’autre jusqu’à parvenir, dans un déroulé brillant — désopilant et cruel — à la révélation d’une sorte de barbarie, de chaos final exténuant, où chacun reste seul face à son échec. « Les enfants absorbent notre vie, et la désagrègent, ils nous entraînent au désastre, c’est une loi », profère piteusement le père de Bruno, terrassé par son destin. Exit la responsabilisation, pourtant tellement dans l’air du temps, à l’origine de la rencontre [1].

Comment échapper à la stigmatisation, à l’infantilisation des parents ?

Selon un récent sondage IFOP/Le Figaro, les violences récurrentes dans les quartiers sensibles étaient dues, pour 42 % des personnes interrogées, à la « démission des parents ». Quels sont donc, y compris au plan international, les dispositifs innovants de soutien des parents dans l’exercice de leurs responsabilités éducatives ? Le Centre d’analyse stratégique (CAS, rattaché à Matignon) organisait à Paris, le 21 janvier, un colloque intitulé La responsabilisation des parents, une réponse à la délinquance des mineurs ? Née à la fin des années 80, l’idée que des pères et mères « plus responsables » seraient une réponse à la délinquance des mineurs s’est largement répandue : groupes de parole, médiation, stages parentaux, rencontres avec les victimes, ont été formalisés au Canada, en Belgique, en France, au Royaume-Uni, aux États-Unis…

En France, les réseaux d’écoute, d’appui et d’accompagnement des parents (REAPP) ont été installés en 1999. Dix ans plus tôt, en 1988, une loi californienne avait instauré pour les parents un « devoir d’exercer raisonnablement la prise en charge, la supervision, la protection et le contrôle » de leurs enfants et en 2003 le Conseil de l’Europe avait recommandé « d’encourager les parents à prendre conscience de leurs responsabilités envers le comportement délictueux des jeunes enfants et à les assumer. » Depuis 2002, un article de notre code pénal prévoit deux ans d’emprisonnement et 30 000 € d’amende pour les parents qui se seraient « soustraits, sans motif légitime, à leurs obligations légales au point de compromettre la santé, la sécurité, la moralité ou l’éducation de leur enfant mineur. » En conclusion du colloque du CAS, la ministre de la Ville, Christine Boutin, exhortait vertueusement les travailleurs sociaux à aider les parents « à réinvestir leur place dans la famille et dans la société, notamment dans les banlieues »… Et alors ? Et alors, rien, ou presque. La plupart du temps, ces « lois émotives » n’ont fait que s’empiler en vain.

Car, dans un contexte où le chômage et la précarité aggrave les situations familiales, comment échapper à la stigmatisation, à l’infantilisation des parents ? S’agit-il d’aide, ou de sanction ? Malgré les constats d’échec des mesures répressives reconnus en la matière par les pays anglo-saxons (parental orders anglais, amendes, poursuites judiciaires pour les parents et interdictions de sortie pour les enfants aux Etats-Unis…), la France s’est pourtant peu à peu engagée sur cette voie. Encore virtuellement : à partir de 2006, le contrat de responsabilisation parentale, les peines de suspension d’allocations familiales, les stages de responsabilité parentale ont fait partie de la panoplie d’outils législatifs… pratiquement jamais utilisés. Apparus avec la loi du 5 mars 2007 relative à la prévention de la délinquance, les conseils pour les droits et devoirs des familles ont du mal à se mettre en place.

La prévention précoce — qui a fait l’objet de journées internationales les 31 janvier et 1er février, à l’initiative de Mission possible — défend l’idée d’un repérage des facteurs de risque et avance une logique d’investissement social. Les tenants de cette approche rappellent volontiers que le Conseil national de la prévention du crime canadien avait évalué en 1996 qu’un euro dépensé en prévention précoce permettait d’économiser « 7 euros en action curative ou répressive ». En France, le tollé suscité depuis 2005 par les propositions de dépistage des troubles de conduite chez l’enfant et l’adolescent ont largement souligné la complexité de la question.


[1Le Dieu du carnage, Théâtre Antoine, jusqu’au 31 mai. Texte aux éditions Albin Michel